French poem
Complainte des petits déménagements parisiens
by Jehan-Rictus (1867–1933)
Badadang boum ! Badadang d’zing !
Janvier, Avril, Juillet, Octobre..... Quoi c’est que c’ chambard dans Paris, de Montmertre à l’av’nue du Maine et d’ Ménilmuche à Montsouris ?
C’est rien, Messieurs, demeurez fermes ; c’est dans Pantruche el’ jour du Terme : c’est l’ grand aria, le r’mue-ménage de Populo qui déménage ; c’est l’ « Peup’-Souv’rain » qui fout son camp.
Badadang boum ! d’zing ! Badadang !
V’là la chose ; on a essayé d’amasser l’argent du loyer : pour ça, on a trimé, veillé jours et nuits un trimestre entier…..
Le moment v’nu… on n’a pas pu on a eu beau s’ priver, s’ rogner su’ l’ quotidien, su’ l’ nécessaire, ça r’gard’ pas c’ pauv’ Popiétaire qui lui n’ demand’ qu’à êt’ payé…..
Preusent, y faut décaniller avec c’ qu’on a pu échapper au brocanteur, au requin d’ terre…
Gn’y a pas, y faut call’ter aut’ part, pour ben sûr, dans un aut’ quartier et d’un aut’ gourbi délétère redéplanquer trois mois plus tard,
Badadang boum ! Badadang d’zing !
Et aign’ donc ! L’ Cravailleur débine : — « Allons bon ! que s’ dit la vermine (punaises, poux, puc’s, araignées qui n’aim’nt pas ben êt’ dérangés) :
— « Ces salauds-là sont enragés, z’ont dû encor s’ fair’ fout’ congé ; les v’là qui vont r’déménager, attention aux fuxions d’ poitrine ! »
Badadang boum ! D’zing badadang !
Et v’là la bagnole à brancards ousque l’ gratt’-papier, l’ovréier ont empilé leur p’tit bazar, composé d’infirm’s, d’estropiés qui ont vu pas mal d’escaïers, de collidors et d’ gueul’s d’huissiers.
Badadang boum ! Badadang d’zing !
Voici la tabl’, la pauv’ tit’ table autour d’ qui on s’est envoyé tant de ratatouill’s délectables, tant d’ faux-filets… d’ vache enragée.
On l’a mis’ les quat’ patt’s en l’air, comme eun’ jument pris’ de coliques décédée su’ la voie publique !
Badadang d’zing ! Badadang boum !
Sucez ! V’là la machine à coudre (achetée à tempérament qui vous détruit l’ tempérament)
car, elle a cousu le suaire invisible et brodé de pleurs ousque l’on a enseveli jeuness’, vaillance, santé, couleurs ; à preuv’ qu’on en est tout pâli, la poire en miroir-à-douleurs et qu’on s’ défile en poitrinaire.
Badadang boum ! D’zing badadang !
V’là c’te pauv’ vieill’ gonzess’ d’ormoire tout’ détraquée, toute esbloquée ; alle a tant vu filer d’ sa panse les petits magots dérisoires qu’alle en garde un air « ça-m’-fait-… suer » et « Honni soit qui mal y pense ! »
Badadang boum ! Badadang d’zing !
Et enfin l’ mat’las ousqu’on pionce, quand qu’on rentre esquinté ou saoul ; le pauv’ mat’las, qui fut p’t-êt’ bien jadis mis su’ les barricades et cardé par les biscaïens au temps des guerr’s entr’ citoyens ;
le pauv’ mat’las, le pauv’ poussier d’où le p’tit Dardant s’est tiré y a ben longtemps, y a bell’ lurette, les boïaux sortis à coups d’ pied et les miroitants au beurr’ noir :
le pauv’ mat’las ousqu’on s’ marie pour pondr’ des môm’s à tour de cul, qu’on n’ saura pas comment nourrir ;
le pauv’ mat’las à grands carreaux ousque l’on chiale, ousque l’on crie, quand qu’on est malade ou blessé ; et souvent ousqu’on en finit, quand qu’on a ben crevé sa vie et qu’on n’est pas tourné rentier…
Badadang boum ! D’zing badadang !
V’là les z’outils, v’là la vaisselle, les grapeaux roulés, les lampions pour fêter la Révolution ! !
Et couronnant l’ château branlant par des cord’s et par des sifelles, voilà des chromos « artistiques », la tronche aux divers Preuzidents qu’ont « honoré la République ».
Y a les principaux, Thiers, Grévy, défunt Carnot, défunt Tanneur ; tous, sanglés d’ la Légion d’Honneur, présid’nt ces tristes déballages avec l’air calme qu’ont les Morts : (faut dir’ qu’ quand y z’étaient vivants y rouspétaient pas davantage).
On part : — « Filons ! » dit la borgeoise qui trimball’ la cage aux bécans. Et Populo s’ met les courroies ben humblement, ben tristement…
Jésus déménagea sa Croix !
Populo s’ déguise en carcan et il emporte par les rues ses punaises qui se tienn’nt coi, ses Dieux, ses Maîtres et ses Rois… et… la marmaille pousse au cul !
Badadang boum ! D’zing ! Badadang !
Ben, n’en v’là d’eune « Allégorie », n’en v’là d’un « Triomphe » éclatant pour embêter celui d’ Charonne ! Ça pourrait faire un beau pendant, on mettrait d’ssous ce boniment :
« peuple souverain déménageant avec les biens de sa couronne, » Et mézig ajout’rait — : « Cambronne ! »
Badadang boum ! D’zing ! Badadang !