French poem
Conseils
by Jehan-Rictus (1867–1933)
Ouvrier mon frère, Ouvrier ; crois que ma parole est profonde. Avant de dominer le monde commenc’ par te laver les pieds.
Et pas seul’ment qu’les trottignolles mais encor ton gniass’ tout entier : les crocs le cul les roubignolles que t’as tendance à oublier.
Car, sous prétexte de labeur tu thésaurises ta sueur et la crasse de ton métier,
Ouvrier mon frère, Ouvrier, et dis des choses dérisoires : « Pas de pain blanc sans les mains noires », en exhibant avec orgueil tes mains sal’s, tes ongles en deuil.
Je sais que, forcé d’ te grouiller pour aller reprendr’ le collier chaqu’ matin, à peine réveillé, t’ as pas l’ temps d’ te débarbouiller.
Mais le soir, après ton boulot, au lieu de t’élancer vers l’eau, tu préfèr’s aller chez Bistrot sucer la « bleue » et godailler,
Ouvrier mon frère, Ouvrier. Si des fois un peu tu t’ récures, c’est l’ Dimanche et les jours de fête ; mais tu n’ mets d’ l’eau qu’ dans eune assiette, pis t’ emploies que l’ bout d’ la serviette, et jamais pus bas qu’ la ceinture,
Ouvrier mon frère, Ouvrier.
Ou ben tu vas chez l’ perruquier et faut qu’on t’ fout’ de l’eau d’ Cologne su’ l’ coin mal gratté de ta trogne.
Tes dents ? Jamais tu ne les brosses, avant comme après ton repas. Quant au devoir de t’ nettoyer le trou du figne et les balloches, tu ne t’en doutes même pas.
Aussi vieil ami, tu schlipottes, en plein air comm’ l’acétylène : et quand tu souffles ton haleine, la mouche à merd’ tourne de l’œil, bien qu’a soye habituée aux chiottes.
Sans compter qu’ t’ es pas fréquentable, on peut pas y faire avec toi : si on t’ rencontre en bateau-mouche, en métro, en « bus », en tramway, suffit qu’on port’ la requimpette pour qu’ tu vienn’s te frotter su’ vous et qu’ tu vous traites de « borgeois ».
Toi, pass’ que t’ es un « travailleur » méprisant les aut’s voyageurs, tu rot’s tu crach’s tu louf’s tu pètes, et, si t’es saoul pour not’ malheur tu dégobill’s su’ la banquette et tap’s dans l’ blair au contrôleur.
Hélas ! C’est si vrai c’ que j’ prétends que, lorsqu’après un accident on t’emmèn’ chez le pharmacope à Tenon Cochin ou Saint-Louis et qu’y faut te déshabiller ;
le carabin prend la syncope ou le potard s’évanouit
Ouvrier mon frère, Ouvrier.
Et ça c’est sur toi, rien qu’ sur toi ! Mais chez toi, malheureux, chez toi !
Chez toi les puces les punaises vivent à l’aise ; les asticots de ta paillasse donnent le soir des « steeple-chases » et y a des araignées si grasses qu’ faut les tuer à coups d’ revolver.
Quand tu vas aux wouaters-clozettes, tu… vis’s à côté d’ la lunette et, déconcertante coutume dont les murs peuvent témoigner, tu prends ton doigt pour porte-plume et ton cul pour un encrier,
Ouvrier mon frère, Ouvrier.
Jeun’, vigoureux et bien planté, tu touches, sans être ébloui, aux délicats et blancs tétons de ta femme ou de ta maîtresse avec tes doigts gourds et brutaux aux amoureuses maladresses gantés de crotte ou de cambouis.
Si, pour te plaire elle se soigne parfume ou lave au savon fin, tu l’appell’s aussitôt « putain » ou ben « vache » et « saloperie ».
Jaloux mesquin et envieux, tu la veux sale et abrutie, comme toi, comme toi mon vieux.
Alors la pauvre se néglige, elle se dégoûte et comment ! Plus de soins, de coquetterie, grâce et beauté foutent le camp ; avant l’âge elles sont flétries.
Comm’ t’as toujours les roupett’s grasses et qu’ ça t’ démange aux environs, t’ es tout l’ temps d’ssus à la… crocher, (qu’elle en ait du plaisir ou non), à y en coller des pétées, à transformer la malheureuse en fabrique de malheureux !
Ceux-ci, le fruit de tes rudesses, tu les laisses livrés aux bêtes ; on pourrait sur leurs jolies têtes inscrir’ ces mots : « Chasse gardée » ;
Ouvrier mon frère, Ouvrier.
Pas plus que toi tu n’ leur apprends à se baigner, à s’étriller, et tu les laisses croupir dans la gourm’ la morve et le pipi ; puis tu déclar’s : « C’est la santé ! »
Ouvrier mon frère, Ouvrier. Et les soirs ousque tu rentr’s mûr, tu leur cogn’s la tronch’ dans les murs ; et là, despote sans contrôle, la borgeois’ les môm’s et les bois, tout l’ mond’ pass’ à purg’ dans la tôle ! (C’est p’têt’ aussi pour leur santé ?)
Ouvrier mon frère, Ouvrier !
Et toujours tu groum’s ou rouspètes ; tu n’as qu’ des Droits, jamais d’ Devoirs ; toi seul a besoin d’ boulotter, et, dans la lutte qu’est la Vie, tu crois qu’y a qu’ toi d’exploité.
Toi seul support’s des injustices, et toujours y faut qu’on subisse ta mauvaise foi, tes caprices et surtout ta mauvaise odeur.
Tu cries qu’ l’Ovréier « meurt de faim » mais quand tu touch’s de bonnes paies tu sais plutôt t’ taper la tête, quitte el’ restant de la semaine à t’enfoncer de l’eau d’ vaisselle.
Et à c’ temps-là, encore eun’ fois dans les quartiers que tu habites les « Bains » et « Piscin’s » font faillite, mais les beuglants font l’ maximum les cinémas te décervellent les claqu’s t’assurent la vérole et les « Bars » à trois sous flamboient,
Ouvrier mon frère, Ouvrier.
Quand tu t’ dis « Révolutionnaire », à part quéqu’s uns, ce n’est guèr’ mieux ; tu fais tout comm’ les religieux, qu’ os’nt pas se r’garder le derrière, de peur qu’ ça leur crève les yeux.
Tu gazouilles la « Carmagnole », mais t’ as d’ la boue aux roubignolles ; tu clames « l’Internationale », mais t’as les dents et les pieds sales !
Et, trop romantique Insurgé tu t’ mets des rouges églantines mais t’ as l’ prépuce enfromagé !
Des mangins qu’a des noms en isse, vienn’nt te donner du « citoyen » et t’app’lant « Peuple-Souverain » te mett’nt en mains un bout d’ papier sans penser à t’ laver les pieds.
D’aut’s, échappés de la Garonne qui abusent de la Parole, vienn’nt te causer de « Genre Humain » d’ « Fraternité Universelle ». Nul ne te dit : « Lav’-toi les mains les dents le figne et les aisselles. »
Beaucoup jouent avec tes souffrances en te menant par l’Espérance : puis, quand y sont d’venus menisses et qu’ tu leur rappell’s leurs promesses y sont tout prêts à t’ fusiller,
Ouvrier mon frère, Ouvrier.
D’autr’s, en flattant ta vanité, t’expliquent qu’y a qu’ toi d’utile que C’lui qui n’ manie pas l’outil, le marteau, la pioche ou la pelle, n’est qu’eun’ vach’ « d’intellectuel » ; que c’lui qui trim’ du ciboulot n’est qu’un feignant ou qu’un salaud ;
et que « Demain » ou… après-d’main… « conscient et organisé », par la bombe ou les bras croisés, n’ sachant pas t’ gouverner toi-même, tu gouverneras l’Univers !
En attendant par les journaux les cafés-concerts, les phonos, t’es dans la main des Financiers dans celle des Distillateurs, et tous les genr’s d’ spéculateurs.
En attendant Vautour-Premier, Grand Maître de la République, t’ vide à la rue, toi et ta clique, et refuse de vous loger (bien qu’il veuille aussi des soldats pour le défendr’ contr’ l’Étranger !)
En attendant que par Jaurès triomph’ la « Société future », j’ crois qu’ tu peux t’ passer eun’ ceinture ! En attendant, t’es pas l’ pus fort, Jean Grave avec ses « Temps Nouveaux » ne semblent pas tout près d’éclore, malgré l’appui d’ Sébastien Faure d’Anatol’ France et de Mirbeau !
Et les Bourgeois font tout c’ qu’y veulent ; et quand tu renaud’s un peu trop, frère Flick te jambonn’ la gueule et t’es ben forcé d’ rengracier.
Ouvrier mon frère, Ouvrier.
En somm’ ton sort n’a pas changé au contraire, il s’est aggravé, malgré des monceaux d’ « Lois Sociales » leur prétendue « Humanité » qui tombe toujours à côté
Et toi toujours tu vis ta vie, (avec ou sans bell’s théories), le cul merdeux la gueul’ pourrie, emboucanant le rat crevé, les pieds dans des chaussett’s de suie et l’ cœur de haine empoisonné
Ouvrier mon frère, Ouvrier.
Ben moi je te le dis dans l’ blair en vrai Poète populaire, pas d’autre cause à ta Misère que ta crasse et que ton fumier,
Ouvrier mon frère, Ouvrier. La saleté c’est l’Esclavage, c’est l’absence de Dignité, c’est aussi l’Imbécillité, c’est la Tristesse et le Dégoût.
Et v’là pourquoi t’ es méprisé, berné, maltraité, exploité,
Ouvrier mon frère, Ouvrier.
La vérité la vérité, le secret même de la Vie de la chance et de la santé, d’ la richesse et d’ la Liberté réside dans la Propreté !
Parmi ceux qui vienn’nt t’exciter à foutre en bas « la Société », en s’ faisant nommer Députés ou membres de tes Comités,
Nul n’a l’ courage ou la franchise de t’ reprocher ton manqu’ de soins, ainsi qu’aux Hébreux fit Moïse et Mahomet à ses Bédouins.
Moi, je n’ viens pas t’ parler d’ mensonges ni d’un paradis incertain, j’ viens t’ parler d’eau fraîche et d’éponge.
J’ viens t’ dir’ d’ commencer par toi-même la « sociale transformation », la célèbre « Révolution ».
Ainsi triomphera « la Cause » ; le « Grand Soir » c’est d’ se laver l’ prose, la « Prochain’ », c’est s’ poncer les pieds ! Si tu veux que l’on te respecte, commenc’ par t’ respecter toi-même ! N’ crains pas d’ passer pour aristo si tu te mouilles les orteaux.
Et si drôl’ que ça t’ paraîtra, qu’avant tout ta peau se blanchisse : « Individu », « Individu », que la Cellule s’affranchisse, et le Corps entier guérira.
Car c’est très bien de fair’ l’apôtre; mais avant d’éduquer les autres il faut d’abord s’éduquer soi :
Et c’est parfait les Syndicats ; mais si tes fess’s sont au caca, tu auras des idées merdeuses. Ah ! Ouvrier, pauvre Ouvrier, mon copain, mon poteau, mon frère, souvent mon cœur se désespère, comme il est dur de « t’affranchir ».
Non seulement de ta misère, donc, de ton enduit séculaire, mais encor de tes préjugés, aussi de tes illusions des sophismes et des clichés du jargon révolutionnaire.
Sans oublier la Politique, Poison de l’Énergie Pratique et de la Beauté poétique dont meurent Gaulois et Latins.
Car mêm’ parmi les Compagnons, combien peu, à ma connaissance, savent la mystique importance de se noyer le troufignon chaque jour de son existence.
Ah ! Ouvrier, pauvre Ouvrier, je ne voudrais pas t’avilir, mais bien plutôt t’encourager, te relever et t’ennoblir, et si je ne puis te guérir, du moins puis-je te soulager.
Sûr que t’ es bon, sûr qu’ t’ es honnête ; mais, vaudrait mieux encore avoir la conscience un peu moins nette que le cul sale et les pieds noirs.
Pas d’autre moyen de lutter contre l’aveugle Autorité que la maîtrise de soi-même Sobriété et Chasteté, par conséquent la Propreté.
D’ailleurs en princip’ quoi qu’il fasse qu’il soit Patron ou Employé Paysan, soldat ou rentier
L’Homm’ qui, à moins de maladie, ne se lave pas chaque jour les dominos les paturons le double-blanc et les marrons le périné le péritoine, en un mot le Corps tout entier n’est qu’un compagnon d’ saint Antoine
Ouvrier mon frère, Ouvrier. Ne m’objecte pas qu’ les Bourgeois ne sont guèr’ plus propres que toi : raison d’ plus pour que tu t’ nettoies.
Ne dis pas comm’ les Catholiques que ton Corps n’est qu’une guenille qu’il importe peu de soigner.
Jésus lavait les pieds des Pauvres, mais les Prêtres l’ont oublié
Ouvrier mon frère, Ouvrier.
Mécanicien Mécanicien, tu comprends la nécessité de nettoyer ta rotative ton moteur ta locomotive ; mais ton rouage particulier tu le laiss’s toujours se rouiller,
Ouvrier mon frère, Ouvrier. Or ton Corps est la Mécanique merveilleuse, le chef-d’œuvre unique qu’il faut sans cesse surveiller, graisser polir de tout’s manières. de la soupape à la chaudière en passant par le cendrier.
Ouvrier mon frère, Ouvrier.
Quand Jésus éveilla Lazare saucissonné de bandelettes plein de la crasse du tombeau il lui dit : — « Mon ami va fair’ ta toilette et après ça nous
causerons ! »
Eh bien ! mon Ami mon Pareil, crasse morale ou corporelle, tristesses, poux, haines, fumier, laideurs ou sophismes bizarres, je suis Qui vient te nettoyer, et, dans ce cas particulier je suis Jésus, tu es Lazare
Ouvrier mon frère, Ouvrier.
Par conséquent éperdument, chaque matin à ton lever, chaque soir avant d’ te coucher, rinc’-toi les dents, les pieds, la gueule, le trou du cul les roubignolles, et fais-le faire à ta famille,
Ouvrier mon frère, Ouvrier. Mêm’ dès ce soir en rentiffant, que tu m’aies entendu ou lu, je t’ordonne de m’obéir et de rebiffer tous les jours.
Si tu t’ nettoies comme je dis, chaque soir et chaque matin, non seulement, fleur arrosée, ta peine sera reposée, mais avec la bonne santé tu retrouveras ta gaieté.
et je te le prédis soudain tu verras clair dans ton Destin.
Il t’apparaîtra tout à coup que la vraie « Société future » s’rait de lâcher le Machinisme pour retourner à la Nature
en plaquant délibérément ce dont tu souffr’s obscurément ainsi d’ailleurs que tous les Hommes
La « Grand’ Laideur Mathématique » et ton labeur automatique impersonnel et sans amour.
Et puis enfin tu s’ras plus chaste, ça t’ gratt’ra moins où ça t’ démange et tu n’engross’ras plus ta femme à tous les coups comme à présent.
Car du moment qu’à chaque enfant on n’augmente pas ton salaire, tu sais ce qu’il te reste à faire, ou, pour mieux dire, à ne pas faire.
Dis à ceux qui viendront t’ crier : « La France va se dépeuplant nous comptons sur toi, Ouvrier ! » — « Eh ! bien, prêtez-moi votre Épouse. La mienn’ ne sera pas jalouse seulement vous paierez la sag’-femme les mois d’ nourrice et le loyer ! »
Je te l’ crierai jusqu’à la mort : tu n’ sortiras d’ ton esclavage du salariat et du servage que par le quotidien lavage
Si on vient te d’mander d’ voter, afin d’élire un député, un d’ ces marchands de boniments qui viv’nt toujours à tes dépens :
Réponds : « Oui oui, causez toujours ; mais avant tout veuillez m’ donner du temps pour me débarbouiller,
« d’ l’eau, du savon à bon marché, « gratuit » « laïque » « obligatoire » de bell’s piscin’s dans mon quartier pour moi ma femme et mes amours ; tant qu’ j’aurai pas ça j’ vot’rai pas.
« Car, comment voulez-vous qu’on m’ nomme un Homme si j’ai des bestiaux dans les poils et du fromgi dans les doigts d’ pied ?
« Oui, moins d’emblèmes symboliques, moins d’ mairies comm’ des basiliques (histoir’ d’embêter les curés), « Des piscines, un peu moins d’ musées, moins de discours idéalisses, un peu plus de réalité,
« moins d’ cours du soir, moins d’ conférences gardez pour vous votre instruction ; j’ veux pus aller dans les U. P., mieux vaut me laver les arpions que d’aller écouter des pions.
« Puis, si ce n’est exiger trop, beaucoup moins de marchands d’ poisons, moins de beuglants, moins de cinés, moins d’ bistrots, surtout, moins d’ bistrots,
ce sera la fin des prisons et des cellules d’aliénés. » Car lorsque tu seras tout propre, tu diras à ceux qui t’arr’fusent le bain, l’estime et le loisir, sous prétext’ que t’ es un cochon :
— « Pardon… esscuses, présent j’ai mérité la Vie, j’ai le cul net et les dents blanches, je n’ me lav’ pus qu’ tous les Dimanches,
le Temps de Ma Merde est fini. »
Alors y pourront pus rien dire, et y s’ront forcés d’ te céder, car c’est là, c’est là le prodige ton sort est dans tes mains te dis-je.
Mais jusque-là je te l’ répète, tu n’ seras jamais qu’un Esclave, la dupe d’un tas de chimères, le remâcheur de phrases creuses aussi creuses qu’humanitaires : la victime des bonisseurs d’ la Politique ou d’ la Sociale.
Ni émeut’s, ni grèv’ générale ne te donn’ront la forc’ morale qu’il faut pour vaincre ses enn’mis, et que t’apporteront l’eau fraîche, la brosse à dents la pierre ponce, le tub la douche et le savon.
Voilà mon Ami mon Pareil, ce que l’étude et l’expérience, la pitié jointe à la gaieté l’intuition, la verve joyeuse ce soir tout à coup m’ont dicté.
Ce soir est un soir de Printemps ; sur la Ville aux rues éclairées par les derniers rayons du jour flotte l’haleine de l’Amour.
Ce soir, tout est beau dans Paris. Seul et veillant comme un prophète, mon Cœur éclate de tendresse
et les Marronniers ont fleuri.