Versos French Jehan-Rictus Le Piège

French poem

Le Piège

by (1867–1933)

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Les soirs de Mai, quand l’Ovréier sort de l’usine ou d’ l’atéier, libre et pas gai, sa jornée faite,

fourbu par le boulot du jour, général’ment y rentr’ chez lui comme un carcan à l’écurie, sans seul’ment retourner la tête

Mais… y a des soirs ousqu’y s’arrête à regarder grouiller l’ Faubourg et pis aussi les alentours.

D’abord, quoiqu’ tard, y fait cor clair et souvent, y a eu eune ondée qu’était tiède autant que des pleurs…

à preusent les crottoirs mouillés reflèt’nt le ciel et ses couleurs, et les ruisseaux ballad’nt du bleu.

V’là donc les frangins du cravail qui rentiffent comme un bétail, la gueul’ baissée, les arpions lourds…..

Ah ! pis y a c’ potin de la rue fait des embarras d’omnibus, des claqu’ments d’ fouets, des roues d’ camions, des engueulad’s de collignons ;

pis, v’là l’ bataillon des gonzesses, les frangin’s aussi du turbin, qui trottent vite en bavardant, en s’ gondolant, en chahutant,

leurs group’s se crois’nt, se heurt’nt et s’ press’nt, tricot’nt des flût’s, tortill’nt des fesses dans l’air amoureux du Printemps ;

cependant qu’au ciel rebleui par l’avers’ tombée tout à l’heure, au front du Soir triste et sévère

eune Étoile, encor solitaire, tremble, comme eune grosse larme qui s’rait su’ l’ point d’ déringoler

su’ tout’s les chieries de la Terre. Ce soir, l’Ovréier est rêveur.... Ben sûr qu’ ça y arriv’ pas souvent, car, depis trente ans qu’y turbine (on peut dir’ trente ans d’esclavage)

y n’est d’venu eun’ vraie machine ; c’est pus un Êtr’, c’est un rouage, eun’ mécanique, un automate, qu’ est pas pus nerveux qu’eun’ tomate.

Y n’est quasiment abruti, laminé, usé, aplati, et cert’s y vit pas, y fonctionne ; c’est ben rar’ quand qu’y réflexionne !

Mais quoi…, ce soir, y n’est rêveur… ; ce pétard, c’ mouv’ment du faubourg, ces ruisseaux bleus, ces crottoirs roses, c’te bris’ fraîch’ su’ sa tronche en sueur, y sait pas porquoi,… ça l’ dispose et ça yi grimpe au ciboulot.

— « Gn’y a pas, qu’y s’dit en s’ graffouillant, gn’y a pas d’erreur, c’est gigolo ; la Vie, c’est pas pus toc qu’aut’ chose, seul’ment ça dépend d’ la saison….. C’est bath à voir, c’te p’tit’ louchette… ; le Ciel,… il est très… machin-chouette, de vrai, on croirait d’ la liquette des gonzess’s qui sont en maison ! »

Et le Prolo, au coin d’ la rue, boit la senteur du mois d’ Marie ; y s’ rinc’ l’œil, y tette, y respire,

ça yi fait doux par tout’ la chair depis le nombril jusqu’aux tifs : c’est h’un nanan qui coût’ pas cher et qu’ est meilleur qu’ l’apéritif.

— « Ouais !… » Brusquement vient comme un goût qui sort des gargouill’s, des égouts, ou qu’arriv’, dit-on, d’ la banlieue…. Qu’est c’ que c’est qu’ ça ? ça schlingu’ les lieux ! Oh ! là là, mince ed’ choléra ! C’était meugnon…, c’est dégueulas ! Enfin tant pir’, que voulez-vous : à Paris les soirs de Printemps,

ça sent la merde et les lilas ! L’ gas qu’ était déjà tout réjoui et qui bâillait aux hirondelles, du coup, en a soupé vraiment : y clôt son four et r’prend sa route, sans mêm’ groumer contre c’ qui l’ gêne ; mais… c’te bon dieu d’odeur le suit !

Pourtant, y n’aurait, lui aussi, besoin d’air fraîche et d’oxygène ; tout’ la jornée il a massé dans des vapeurs et dans l’ cambouis, ça trouillotait ferme à l’usine ;

et pour la pein’, juste en sortant, après eun’ tit’ bouffée d’ Printemps, y sent l’ caca à plein’s narines !

Beuh !… Quoi qu’ vous voulez qu’il y fasse ! Bédam’ ! Y n’y fait qu’ la grimace, le v’là r’parti l’ long du faubourg….

Y n’est pas long à arriver à la caserne ousqu’on l’espère, et, après des tas d’escaïers le v’là dans sa tôle au sizième !

Sa ménagère yi dit : — « Bonsoir ? » Lui yi rétorqu’ : — « …soir, ça boulotte ? » Et le v’là parti à s’asseoir.

Gn’y a l’ frich’ti su’ la tab’ bancale et, par la tabatière ouverte, il entre, avec la bris’ du soir, cette infamie d’odeur fécale : il l’a r’niflée ? Il en mang’ra…

ça sent la… chose et les lilas. Où sont les môm’s ? Y sont pas là. Gn’en a qu’ est à gouaper quéqu’ part, gn’en a un qu’ est au cours du soir, gn’en a un aute au régiment, et gn’en a un qu’ est au ballon : n’a fait quéqu’ sal’ coup,… on sait pas.

Quant qu’aux fill’s, gn’en a justement eun’ qui n’a su que s’ faire enfler, et son dâb, quand qu’il a su ça, qu’on n’ causait que d’ell’ dans l’ quartier, l’a foutue dehors à coups d’ pied, ell’, son gros bide et son p’tit gas, et depis… y en a pus d’ nouvelles…

A doit êt’ morte ou tournée grue. Devant ce foyer déserté l’ Travailleur se sent… embêté : seul’ment… y veut pas qu’on n’y en cause, bon guieu d’ nom de guieu…, d’un tas d’ choses !

V’là donc l’ moment d’ bouffer un peu ; y n’a pas ben faim, l’Ovréier, mais quoi, c’est « l’usage », c’est l’instant.

Sa jigi fouille au plat et l’ sert eun’ ratatouille à pomm’s de terre, et tous deux, sans s’ causer encore, mastiquent, lapp’nt, loufent, tortorent,

ça sent la… zut et les lilas.

Mais, c’ balthazar est vit’ fini, la négresse envahit l’ log’ment ; l’Ovréier s’ dit : « Cré nom dé dié, quoi que j’ vas foutre ed’ ma soirée ?

« Aller boir’ chez l’ bistrot un verre ? ou aller au Café-Concert, un d’ ces cochons d’ bouis-bouis d’ quartier ousqu’on n’entend qu’ des couillonnades ?… »

Aller faire un tour su’ l’ boul’vard ? (Ah ! oui, parlons-en du bol d’air ! ) D’abord y se sent esquinté, pis, si dehors y pointe el’ blair, y r’tomb’ra toujours sur’ c’t’ haleine qui pue la… hem ! et les lilas. Bref, tout ça, quoi… ça yi dit pas !

Y s’ dresse, y s’étir’ ! N’a la flemme : — « Autant s’aller plumer ! » qu’y s’ dit. Sa femme, a y est déjà partie, alle est dans la planque à côté, su’ leur pauv’ galett’ de mat’las montée su’ patt’s et qu’ est un pieu, (mêm’ qu’on l’entend ronfler déjà pir’ qu’un volant ou qu’eun’ turbine).

Alorss… lui aussi y n’y va ; y pénètr’ dans sa bonbonnière…. Nom de nom ! N’y fait chaud ce soir, et su’ les muraill’s du boudoir gn’y a déjà d’ la vermin’ qui trotte.

(Y faut qu’ tout un chacun boulotte.)

Et l’Ovréier y jett’ sa bâche, pis y dépiaut’ son culbutant et pis… ses godillots à clous ; y gard’ sa liquett’ ; voilà tout, l’ est quasi comm’ le père Adam.

Ben vrai ! C’ que l’ Travail en a fait ! Son anatomie est usée, n’a des jointur’s ankylosées, y n’est plein d’ tar’s et d’éparvins,

plein d’ varic’s et de durillons, de balafr’s qui font d’ grands sillons, trac’s d’accidents ou de blessures, (on croirait jamais not’ frangin)

à tout jamais il est atteint dans sa noblesse et sa beauté !

Mais quoi qu’il a à s’ dandiner, à stopper,… à hésitailler ? Ben sûr, qu’y s’apprête à s’ pieuter sans seul’ment se rincer la gueule, le troufignon, les mains, les pieds !

À r’garder sa Marie qui pionce innocemment, le blair dans l’ mur, l’Ovréier s’ dit qu’en r’montant c’ soir, comm’ ça, tout le long du faubourg, outre la merde et les lilas, ça sentait ben un peu l’Amour !

Gn’y avait des tas de p’tit’s jeunesses, des gigolett’s, des p’tit’s fumelles, qu’a pas d’ mirett’s mais d’ vraies jumelles qui déculottent les passants, et dont un r’gard vous r’tourn’ les sangs.

Gn’y avait des nuqu’s grass’s et dodues, des p’tit’s bergèr’s en camisoles, dans quoi tressautaient des tétons qui d’vaient êt’ beaux, durs et pointus.

Gn’y avait des p’tits pieds, des p’tit’s mains, des corsag’s ouverts, d’ la chair nue et des croupions de p’tit’s morues qu’on aurait troussés en cinq sec !

L’Ovréier, y r’pense à tout ça on peut dir’ presque malgré lui, car son Épouse, alle est ben moche….

La pauv’ dondon, à forc’ d’êt’ doche, a tous ses trésors cavalés et les nénés putôt foutus, comm’ si, mon Guieu, sauf vot’ respect, qu’all’ se les serait dégueulés.

Bédam’ ! vous pensez, le turbin, la dèch’, les soucis, l’ manqu’ de soins, pis toujours ête outil d’ besoins et pis toujours ête eun’ pondeuse…

ça use aussi avant vot’ temps, ça vous dégrade el’ monument, ça vous ronge,… ça vous détruit, si jeune et si girond’ soit-on, ça bouff’ la joie et le désir,

et l’ plaisir… y n’ fait pus plaisir ! Son Homm’, lui, y vit dans l’ dégoût ; gn’y a ben longtemps qu’y n’y caus’ pus, juste ed’ quoi y compter sa paie ; et quant qu’à la chos’ de l’affaire, lui aussi l’en a perdu l’ goût.

Mais ce soir vraiment, nom de nom, y n’a quét’ chos’ comme un retour, un r’gain, un fri-fri qui l’ tracasse et lui trott’ par tout’ la carcasse… Salaud d’ Printemps !… Cochon d’ faubourg !

D’abord y veut pas, y s’ raisonne ; ji, tout d’un coup, sans avertir, comm’ ça… rebrusquer son Ancienne qu’ est putôt dign’ d’êt’ respectée ! (Ça n’a pas d’ bon sens ni d’ pitié c’est quasiment d’un criminel !)

Mais quoi,… y n’a qu’ell’ sous la main ! Quiens, c’est-y pour son museau rose, les pucell’s du faubourg Germain ?

Les cochons n’auront jamais d’ perles, les cochons n’auront jamais d’ perles ! Faut’ d’ortolans on bouff’ des merles, faut’ de brioche on s’ call’ du pain !

Pis y a pas… v’là la sèv’ qui monte ; la Vie, a gronde en ses rognons ; loufe, éperdu, rouge de honte, l’Ovréier, le bon compagnon s’ met à gémir… comme un entier

(La Nature est là qui exige, elle aussi, a fait son métier !) Et v’lan ! Boum ! Le v’là qui s’abat su’ ce pauv’ pieu, su’ ce grabat, ousque roupill’, sans s’emballer,

sa Démolie, sa Désolée….

Et dans la nuit, près d’ la muraille, (sous l’ chromo de quéqu’ Président qui fait l’ voyeur là, sans tiquer), l’Ovréier r’tourn’ sa légitime (laquelle effarée rouvr’ les z’yeux ayant l’air de dir’ : — « C’ qu’y a l’ feu ? »

et, sans mamours préparatoires, sans un bécot, sans rien d’ gentil, (un peu pus même y la battrait ; dans les temps l’ était pus poli !)

Y l’écart’, la s’coue, la harponne, y la coltine, y la cramponne, y la bouscule, y la rouscaille…

et, en gueulant comme un putois, y yi enfourne encore eun’ fois jusqu’au fin fond d’ sa vieill’ berdouille, d’ la grain’ de vie, d’ la pâte à mômes,

d’ la chair à turbin comme lui !

Aussi c’te pauv’ femm’ réveillée fait h’eun’ tass’ toute émerveillée :

— « Quoi que y a pris à son mari ? Pourtant y n’avait pas l’air cuit, quand y n’est rentré tout à l’heure. »

Car, elle, a n’y a vu qu’ du feu, a n’a quasiment rien senti, a s’est prêtée,… alle a subi ; alle a possédé… peau d’ zébie, l’ aurait dû mieux la réveiller.

(Elle, alle arriv’ comm’ les sergots, quand les pègres sont cavalés et le pante aux trois-quarts occis ! )

Mais a s’ dit : — « Quoi,… c’est sa façon, et faut y fair’ croir’ qu’ c’était bon ! »

Et v’là qu’a geint, v’là qu’a soupire, v’là qu’a gazouill’, v’là qu’a s’ tortille, v’là qu’a lui fait un peu d’ chiqué…

(chacun son genr’ de charité !) Seul’ment lui n’est pas aussi poire, et y sait ben c’ qu’il en faut croire ; y dit rien, mais… y n’y coup’ pas. Et y s’arr’lèv’ tandis qu’ su’ l’ flanc ell’ riboul’ cor des callots blancs !

Y s’arr’lève, y yi tourne el’ dos sans eun’ caress’, sans un p’tit mot, et y s’assoye au bord du lit les pieds par terr’, pas loin d’Julot !

Y n’est calmé,… y réchéflit, y réflexionn’ su’ c’ qu’y vient d’ faire, y sent qu’ c’est h’encor eun’ conn’rie !

— « Ah ! nom de Dieu, c’est cor le Piège ! » y s’a laissé chopper encore et à preusent il est trop tard !

Comment couper à la misère ? Ben sûr que c’était pas l’ moyen d’empêcher les grèves, les guerres, les chômages, les maladies….

Et c’est à présent qu’y voit clair !

— « Bon dieu d’ nom de Dieu d’ salop’rie ! Gn’y a donc pas assez d’ malheureux qui chinent et peinent su’ la Terre. » Vrai, en c’ moment, s’il le pourrait, y s’ bott’rait l’ cul avec plaisir….

Mais quoi, ct’e judass’rie d’ Nature qu’ est toujours pus marioll’ que lui !

Alorss, en songeant à tout ça (sans pourtant ben se l’esspliquer, car c’est trop difficil’ pour lui…)

ses idées s’ brouill’nt, son cœur se gonfle, et son front ridé dans les mains, à tourner, r’tourner son malheur, tout d’un coup jaillit sa douleur su’ sa pauv’ gueule en deux ruisseaux ;

Et l’ restant d’ la nuit là, y d’meure et l’ restant d’ la nuit là, y pleure su’ sa limac’ de cravailleur…..

su’ sa pauv’ liquette à carreaux.