Versos French Jehan-Rictus Les Masons

French poem

Les Masons

by (1867–1933)

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Quand tout l’ mond’ doit êt’ dans son lit Mézig trimarde dans Paris, Boïaux frais, cœur à la dérive, En large, en long, su’ ses deux rives, En Été les arpions brûlés, En Hiver les rognons cinglés

La nuit tout’ la Ville est à moi, J’en suis comm’ qui dirait le Roi, C’est mon pépin… arriv’ qui plante, Ça n’ peut fair’ de tort à la Rente.

À chacun son tour le crottoir J’ vas dans l’ silence et le désert, Car l’ jour les rues les pus brillantes, Les pus pétardièr’s et grouillantes, À Minoch’ sont qu’ des grands couloirs, Des collidors à ciel ouvert.

J’ suis l’Empereur du Pavé, L’ princ’ du Bitum’, l’ duc du Ribouis, L’ marquis Dolent-de-Cherche-Pieu, L’ comt’ Flageolant-des-Abatis, L’ baron d’ l’Asphalte et autres lieux.

J’suis l’ balladeur… le bouff’-purée, Le rôd’-la-nuit… le long’-ruisseaux, Le marque-mal à gueul’ tirée Le mâch’-angoiss’… le cause-tout haut.

Si jamais vous êt’s dans l’ennui Et forcé comm’ moi je le suis À c’ que ça s’ passe à la balade, J’ vas vous ess’pliquer mon manège :

Mettons qu’y lansquine ou qu’y neige, Eh ben ! allez rue d’ Rivoli, Malgré qu’y ait des vents coulis On est pas mal sous ses arcades.

Mais si c’est l’Été… pas la peine, Y vaut mieux s’ filer vers la Seine. Là su’ eun’ berge ou sous un pont Vous pouvez eun’ bonn’ couple d’heures Dans la flotte qu’est un vrai beurre, Mettre à tremper vos ripatons.

Tâtez, l’essai n’en coûte rien, Car moi j’ connais tous les bons coins, Tous les trucs… on peut pas me l’ mette À forc’ comm’ ça d’ trouver des joints Et d’ boulotter mes kilomètes.

Aussi des fois su’ la grand’ Ville Du haut en bas, du sud au nord, Y a si peu d’ pétard et d’ poussière Et tout y paraît si tranquille

Qu’on s’ figur’ que Pantruche est mort, Qu’on voyag’ dans un grand cim’tière Et qu’y s’ réveill’ra pus jamais, (Ah ! nom de Dieu si c’était vrai !)

Mais des fois juste à ce moment, Là-bas… en banlieue… loin du centre, Y nous vient de longs hurlements, C’est le chien d’ fer ou l’ remorqueur, Hou… yaou… on dirait mon ventre ! Ya haou… on jur’rait mon cœur !

Seul’ment ces cris-là m’ fout’nt la trouille ; Ça m’occasionn’ des idées noires, Et me v’là r’parti en vadrouille À r’tricoter des paturons,

Pou’ pas risquer d’êt’ fait marron Par les escargots de trottoir.

On rencont’ ben des attardés, Des clients en train d’ rouspéter, Que leurs pip’lets laiss’nt poireauter Eune heure à leur cordon d’ sonnette.

Des chiffortins, des collignons, Des tocass’s qu’a pas fait leur plâtre, Des cabots qui rent’nt du théâtre, Des magistrats qui r’vienn’nt du claque, Des poivrots, des flics ou des macs.

(Mais, marioll’, quand qu’on est honnête On néglig’ ces fréquentations.)

Des fois que j’ traîne mes arpions d’ plomb, J’ m’arr’pos’ et j’ m’adosse à un gaz Pour voir « à quel point nous en sommes », Tout fait croir’ que j’suis vagabond :

Et d’ Charonne au quartier Monceau, Au milieu du sommeil des Hommes, Me v’là seul avec ma pensée Et ma gueul’ pâl’ dans les ruisseaux !

Les nuits où j’ai la Lun’ dans l’ dos, J’ piste mon Ombr’ su’ la chaussée Quand qu’ j’ai la Lun’ en fac’ des nuits, C’est mon Ombre alorss qui me suit ;

Et j’m’en vas… traînaillant du noir, Y a quét’ chose en moi qui s’ lamente, La Blafarde est ma seule amante, Ma Tristesse a m’ suit… sans savoir.

Or les nuits ousque j’ vagabonde, Comm’ j’ai pas trop d’occupations, J’ me fais inspecteur des Masons. Quand que la Lune est gross’ dans l’ciel, Les nuits d’ Printemps a sont comm’ blondes, Et on dirait des bastions d’miel.

L’Hiver, l’Automne, on croirait voir, Des châteaux de camphre ou d’ivoire, Les nuits d’Été au clair de Lune. (Si on laiss’ l’odeur d’ choléra, Qui vous vient du côté d’Bondy), Ça fait un décor d’opéra.

Les Masons ? Y a qu’ ça dans Paris Y en a en pierr’s, en marbre, en briques, En porcelaine ou en papier : Y en a des tocard’s… des jolies, Des branlantes… des démolies, Des quantités qu’est en fabrique Et qu’est blanch’s comm’ des mariées.

Y en a d’ tous poils… y en a d’ tout âge. Y en a qui z’ont des flott’s d’étages Et y en a qui z’ont qu’un preumier :

Y en a des r’tapées.. des tout’s neuves, Y en a d’ pimpant’s et y en a d’ gaies, Y en a qu’a l’air triste des veuves Qui ne sourieront pus jamais.

Quand j’ rôdaill’ dans les grands quartiers, J’en vois qu’est comm’ des forteresses, Bouclées, cad’nassées et grillées Si Jésus voulait y entrer En disant : « — Voyez ma détresse », On s’rait pas long à l’ fusiller.

Y en a qu’est si rupin’s et chouettes Qu’on s’ dit qu’on aurait beau marner, Fair’ fortun’ dans les cacahouettes, On pourrait jamais s’y plumer.

Y en a qui z’ont des bow-window Ousqu’on vourait en silhouette Voir poireauter eun’ tit’ Juliette Dont on serait le Roméo.

Et de d’ cell’s là… y en a d’ très bien, Qui vous la frim’nt au vieux château, A z’ont des tourell’s, des créneaux, Et des gargouill’s à gueul’s de chien.

(Les Preux qui cach’nt là leur noblesse Ont bravement, dans leur jeunesse, Spéculé su’ des peaux d’ lapins.)

Bon sang ! dans ces fières murailles Qui m’ont tout l’air d’être élevées Avec le mêm’ genr’ de pavés De granit ou de pierre de taille Dont est fait le Cœur des Gavés,

Doit gn’y avoir des plumards couverts D’égledons de fourrur’s et d’ peaux, Ousqu’y fait doux, ousqu’y fait chaud, Ben moi… j’ suis dehors en Hiver.

Et v’là qu’a z’yeutes ces Masons, Aveug’s et sourd’s comm’ des Prisons, On s’ dit — « Quoi qu’y peut s’y passer ? » Tous ces moellons forcés d’ se taire, Ça doit n’en cacher des mystères, Mêm’ que c’est terribe à penser.

Du haut en bas d’ ces six étages Pens’nt-t-y un p’tit peu à c’ qu’y font ? Ben sûr y en a qui naiss’nt, qui meurent… Y en a qui font leurs frèr’s cocus, Y en a qui pionc’nt, qui rêv’nt, qui pleurent, Et y en a qu’ont jamais vécu.

D’aut’s se zigouillent, s’empoisonnent, D’aut’s en faisant des galipettes Se bécott’nt à la tourtereaux ;

Des mectons cour’nt après leur bonne, Camoufle au poing, Borgne en trompette, Comme faisait défunt Trublot.

Et le tout sans jamais penser À z’yeuter un coup par la f’nêtre, Pour voir… on sait pas si peut-être Leur prochain s’rait pas dans les rues À fair’ le jacque et le pied d’ grue.

Quant aux quartiers des Purotains, Dans les faubourgs, dans les banlieues, Pas si loin d’ leurs sœurs ces Merveilles, Là les Masons ont l’air de Vieilles Qui se s’raient roulé dans leur pisse.

La pupart sont des grand’s bâtisses, Qui branl’nt, qui suint’nt, qui pleur’nt, qui puent, De vrais casern’s plein’s de ménages Où y a quoi qu’en dis’nt les repus, Du malheur à tous les étages.

Des p’tiot’s sont encor pus affreuses, A fouatt’nt le crime et la misère, A sont couleur de panaris, A sont gâtées… ruinées… lépreuses, On croirait des chicots pourris Bordant la gueule de l’enfer.

Les nuits d’amour, au mois de Mai, On entend au travers d’ leurs murs, Des soupirs, des mots… des murmures, Ces nuits-là a s’ mett’nt à chanter.

Et les Sam’dis d’ paie et d’ soûl’rie L’en sort des cris, des chocs, des pleurs, C’est Populo qui s’ multiplie Dans la crasse et dans la douleur.

Car c’est là d’dans qu’y sont r’légués Ceuss’ qu’a bâti les beaux quartiers, Les nobles masons par centaines Et les bell’s affair’s qu’a contiennent.

Y sont là n’dans… y n’ont pas l’ choix Dans ces cahut’s, dans ces cassines, Pilés, tassés à l’étroitesse Comm’ dans leurs barils des anchois (Çà qui fait bien pour la poitrine).

C’est là qu’ fonctionne Étés, Hivers, Tout’ cett’ pauv’ grain’ de faits divers Avec toujours pendus aux fesses L’ Proprio, l’Huissier, l’ Commissaire, Dont on n’ peut se débarrasser Qu’avec un boisseau d’ charbon d’ bois.

Malgré ça des fois je me dis Qu’dans n’import’ quel’ de ces taudis Au lieur d’êt’ dehors en Hiver

Vaurait p’têt’ mieux eun’ position Eune existenc’ pus régulière, Un foyer quoi… un p’tit log’ment, Eun’tabe, un buffet… eune ormoire, Eune ormoire où y aurait… des choses

Et dans l’tout eun’ fraîch’ tit’ Moman, Eun’ joli’ Moman à bras roses Qui sortiraient de son peignoir Quand qu’alle apport’rait la soupière Ou allum’rait la suspension

Voui, voui, mais voilà… comment faire ? Ces masons-là autant qu’ les Belles Au gas qui passe désolé A sont pas pus hospitalières.

J’ai beau m’ trémousser, j’ai pas l’ rond, Je suis tremblant, je suis traqué, J’ suis l’ Déclassé… l’ gas distingué Qui la fait à la poésie :

J’ suis aux trois quarts écrabouillé Ent’ le Borgeois et l’Ovréier, J’ suis l’ gas dont on hait le labeur,

Je suis un placard à Douleurs, Je suis l’Artiste, le Rêveur,

Le Lépreux des Démocraties. N’empêch’ si jamais j’venais riche, Moi aussi j’ f’rais bâtir eun’ niche Pour les vaincus… les écrasés, Les sans-espoir… les sans-baisers

Pour ceuss’là qui z’en ont soupé, Pour les Écœurés, les Trahis, Pour les Pâles, les Désolés, À qui qu’on a toujours menti Et que les roublards ont roulés ;

Eun’ mason… un cottage… eun’ planque, Ousqu’on trouv’rait miséricorde, Pus prop’s que ces turn’s à la manque Ousque l’on roupille à la corde ;

Pus chouatt’s que ces Asil’s de nuit Qui bouclent dans l’après-midi, Où les ronds d’ cuir pleins de mépris (Les préposés à la tristesse) Manqu’nt d’amour et de politesse ;

Eun’ Mason, Seigneur, un Foyer Où y aurait pus à travailler, Où y aurait pus d’terme à payer, Pus d’ proprio, d’ pip’let, d’huissier.

Y suffirait d’êt’ su’ la Terre Crevé, loufoque et solitaire, D’ sentir venir son dergnier soir Pour pousser la porte et… s’asseoir.

Quand qu’on aurait tourné l’ bouton Personn’ vourait savoir vot’ nom Et vous dirait — « Quoi c’est qu’ vous faites ? Si you plaît ? Qui c’est que vous êtes ? »

Non pas d’ méfiance ou d’ paperasses, Toujours à pister votre trace, Avec leur mani’ d’étiqu’ter ; Ça n’est pas d’ la fraternité !

Mais on dirait ben au contraire : — « Entrez, entrez donc, mon ami, Mettez-vous à l’ais’, notre frère, Apportez vos poux par ici. »

Pein’ dedans gn’aurait des baignoires, Des liquett’s propes… des peignoirs, D’ l’eau chaud’ dedans des robinets Qu’on s’ laiss’rait rigoler su’ l’ masque, Des savons à l’opoponasque, Des bross’s à dents et des bidets.

Pis vite… on s’en irait croûter Croûter d’ la soup’ chaude en Hiver Qui fait « plouf » quand ça tomb’ dans l’ bide, Des frich’tis fumants, des lentilles, Des ragoûts comm’ dans les familles, Des choux n’avec des pomm’s de terre, Des tambouill’s à s’en fair’ péter.

Et quand qu’ça s’rait la bell’ saison On boulott’rait dans le jardin (Gn’en aurait un dans ma Mason Un grand… un immense… un rupin)

Ousqu’y aurait des balançoires, Des hamacs… des fauteuils d’osier (Pou’ pouvoir fair’ son Espagnole) Et ça s’rait d’ la choquott’ le soir Quand mont’rait l’ chant du rossignol Et viendrait l’odeur des rosiers.

Mais l’Hiver il y f’rait l’ pus bon : Ça s’rait chauffé par tout’s les pièces ; Et les chiott’s où poser ses fesses J’ f’rais mett’ du poil de lapin d’ssus Pou’ pas qu’ ça vous fass’ foid au cul.

Et pis dans les chambr’s à coucher Y gn’aurait des pieux à dentelles, D’ la soye… d’ la vouat’… des oneillers, Des draps blancs comm’ pour des mariés, Des lits-cage et mêm’ des berceaux Dans quoi qu’on pourrait s’ fair’ petiots ;

Voui des plumards, voui des berceaux Près d’ quoi j’ mettrais esspressément Des jeun’s personn’s, prop’s et girondes, Des rouquin’s, des brun’s et des blondes À qui qu’on pourrait dir’ — « Moman ! »

Ça s’rait des Sœurs modèl’ nouveau Qui s’raient sargées d’ vous endormir Et d’ vous consoler gentiment À la façon des petit’s-mères,

À qui en beuglant comme un veau (La cabèch’ su’ le polochon), On pourrait conter ses misères :

— « Moman, j’ai fait ci et pis ça ! » Et a diraient : — « Ben mon cochon ! » — « Moman, j’ai eu ça et pis ci. » Et a diraient : — « Ben mon salaud ! »

« Mais à présent faut pus causer, Faut oublier… faut pus penser, Tâchez moyen d’ vous endormir Et surtout d’ pas vous découvrir. »

Ma Mason, v’là tout, ma Mason, Ça s’rait un dortoir pour broyés Ousqu’on viendrait se fair’ choyer Un peu avant sa crevaison

Loin des Magistrats de mes… Qu’ont l’cœur de vous foute en prison Quand qu’on a pus l’ rond et pus d’ turne.

Mais pour compléter l’illusion Qu’on est redevenu mignon Tout’s mes Momans à moi, à nous, Faurait qu’a z’ayent de beaux tétons, Lourds, fermes, blancs, durs, rebondis Comm’ les gros tétons des nounous Ou des fermièr’s de Normandie ;

Et faurait qu’ ces appâts soyent nus. Mêm’ les gas les pus inconnus, Auraient l’droit d’y boir’, d’y téter Au moment ousqu’y tourn’raient d’ l’œil.

S’ils faisaient la frim’ d’êt’ pas sages Dans leur plumard ou leur fauteuil On s’empress’rait d’ leur apporter Les tétons sortis du corsage, Pleins d’amour et de majesté.

Je vois d’ici mes Nounous tendres Introduir’ dans les pauvres gueules De tous les Errants de Paris Le bout de leurs tétons fleuris.

Et j’ vois d’ici mes pauv’s frangins Aux dents allongées par la Faim Boir’ les yeux clos et mains crispées Par la mort et par le plaisir.

Et pour jamais et pour jamais (Le museau un peu pus content) J’ les vois un à un s’endormir

Le bout d’un téton dans les dents…