Versos French Joseph Autran Mon hôte

French poem

Mon hôte

by (1813–1877)

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IV.

MON HÔTE.

Tandis qu’un doux soleil d’automne brille et dore Mon jardin de campagne à demi vert encore, Un hôte et moi, devant ma cheminée assis, Nous causons. — Commensal qui vers tous les rivages Fut longtemps promené par la soif des voyages, Il me suspend à ses récits.

Les pieds au feu, plongé dans le fauteuil de chêne, De ses longs souvenirs il déroule la chaîne, Et souvent l’interrompt par un soupir amer. Jeune, et le front pourtant déjà blanchi de neige, Hélas ! qu’il est changé, depuis que le collège En fit mon ami le plus cher !

— J’ai vu, dit-il, j’ai vu dans mes pèlerinages Tout ce que l’œil peut voir de splendides images, Tout ce qui donne à l’âme un éblouissement : J’ai vu Rome étaler ses grandeurs souveraines, J’ai vu Naples nager dans la mer des sirènes Avec le soleil, — son amant !

Stamboul m’est apparue un matin, dans l’aurore, Immense et magnifique, — au cristal du Bosphore Mirant ses mâts, ses tours, l’or de ses minarets. Que les jardins sont beaux où s’alignent ses tombes ! J’ai vu tourbillonner leurs essaims de colombes Dans la nuit des vastes cyprès.

La Grèce m’accueillit sur sa plage immortelle ; Les marbres adorés, les dieux de Praxitèle Se montrèrent à moi, tous dignes de leur nom. J’ai pesé les débris de Sparte et de Corinthe ; Le beau m’a révélé sa plus sublime empreinte Dans la splendeur du Parthénon !

Descendant à Jaffa d’une barque latine, J’ai pu baiser le sol de cette Palestine Que bénirent les pas du Dieu né dans Bethlem. Au signal d’un point blanc découvert dans l’espace, À mon tour j’ai crié comme un croisé du Tasse : « Jérusalem ! Jérusalem ! »

J’ai franchi les déserts au pas du dromadaire. De Damas à Balbeck, d’Alexandrie au Caire J’ai couru, de lumière assouvissant mes yeux. J’ai remonté du Nil toutes les cataractes ; Thèbes m’a dévoilé, dans ses cryptes intactes, Les secrets des morts et des dieux.

L’Océan m’a porté sur sa crinière immense ; J’ai connu ses aspects de calme et de démence ; Les nuits de l’équateur m’ont ouvert leurs écrins. Les divins archipels que l’abîme enveloppe M’ont fait prendre en mépris les fêtes dont l’Europe Amuse ses peuples chagrins.

L’Amérique a reçu ma voile ; — dans ses plaines, J’ai de la liberté savouré les haleines ; J’ai dormi sur la natte, au chant de ses oiseaux ; Ravi, j’ai parcouru ses forêts toujours neuves, Escaladé ses monts et sillonné ses fleuves, Où naviguent les grands vaisseaux.

Oui, niant les périls, méprisant les obstacles, Voilà ce que j’ai vu de radieux spectacles, Et maintenant, ami, rien, rien, jamais plus rien ! Pas même tes carrés de choux et de laitues, Tes treilles que l’on dit de pampre encor vêtues, Et la cabane de ton chien !

Ah ! frère, plains l’aveugle ! — Ainsi parle mon hôte ; Puis, quittant son fauteuil, debout, la tête haute, Il marche sans mon aide, — étrange, volonté ! Vers la fenêtre où luit le beau soleil d’automne ; Il marche, en se guidant d’une main qui tâtonne, Dans l’éternelle obscurité !