French poem
Douleur
by Jules Verne (1828–1905)
Oh ! laissez-moi ! Mon cœur me fait bien mal ! un peu de solitude ! Le voyage est bien long, et le chemin bien rude ! À l’humble sujet comme au roi ! Oh ! laissez-moi ! Laissez-moi tomber seul en heurtant les racines, Et seul, me déchirer aux ardentes épines, Oh ! laissez-moi !
Oh ! laissez-moi ! Car l’organe du mal, car Satan m’accompagne, Et dans son vol brûlant traverse la campagne. Il a pris mon âme et ma foi ! Oh ! laissez-moi ! Qu’aurais-je à faire ici d’inutiles services ! Laissez-moi, seul, tomber aux rocs des précipices, Oh ! laissez-moi !
Oh ! laissez-moi ! Car j’ai rage et colère, et dans le fond de l’âme, J’ai là, plus de douleur que n’a la pauvre femme Au glas glacial du beffroi. Oh ! laissez-moi ! Un infernal penser me déchire la tête, J’ai là plus de fureur que la mer de tempête, Oh ! laissez-moi !
Oh ! laissez-moi ! La lionne rugit, quand sa cruelle engeance Sous les coups des chasseurs a subi la vengeance, Elle emplit l’air de son effroi ! Oh ! laissez-moi ! Plus tranquille, et plus triste en sa calme tristesse, La colombe maudit le destin qui l’oppresse, Oh ! laissez-moi !
Oh ! laissez-moi ! Au désert, la gazelle exhale pleurs et plainte ; Le sang de la douleur l’a jusqu’au cœur atteinte ; Le désert entend son émoi ! Oh ! laissez-moi ! La tigresse a perdu ses petits. Sa colère Ébranle terre et cieux !… moi… ! j’ai perdu ma mère ! ! ! Oh ! laissez-moi !