French poem
14 (Dans un immense coup de fouet…)
by Julien Torma (1902–1933)
Dans un immense coup de fouet le Grand Gel apparut. De trop vifs désirs font bruire les ronces sèches & tous les givres s’énamourent sur les écorces qui gercent — en bande tous les chiens accourent vers l’écluse du lac immobile d’attente.
Le Grand Gel est venu dans sa troïka velue.
Il claque des dents & c’est la cadence du psaume processionnal chanté par l’hiver recueilli & désuet. Les dents — les daims — les chiens les gens — les givres — les Temps sont constellés de tendresse pour ses cristaux de Bohême qui tintent au Vent du Nord.
Le Grand Gel est nu jusqu’à la ceinture. Les escargots ne sentent plus leurs cornes les araignées ont les pattes gelées de longtemps toutes les mouches sont mortes & la chandelle tremble de froid. Quel amour les réchauffera ? « Tout ça casse » dit le Grand Gel « Cassez — cassez pour mon grand feu ».
Le Grand Gel craque de toutes ses jointures Le Grand Gel croque des marrons glacés Le Grand Gel rit sous sa grande cape empesée de frimas.
Au feu ! au feu ! la maison brûle au bord d’une forêt à pelisse « L’étang est pris » dit le garde-champêtre « C’était donc lui » dit le maître d’école Au feu ! au feu ! la grange brûle avec le foin des amoureux.
Le Grand Gel a des glaçons dans ses souliers ferrés Le Grand Gel a des garçons fourrés dans tous les fourrés qui pincent pour tuer les alouettes & manger leur cœur plein d’amour.
Le Grand Gel lèche les glaces de son carrosse, à bosses. Le Grand Gel ratisse les cailloux collés avec ses doigts de pied gelés. Tous l’admirent & le craignent car c’est un signe des Temps qui perce le mystère comme un manteau trop mince.
Le Grand Gel est monté sur son Grand Cheval de Verre avec sa Grande Cinglure passée dans sa Grande Ceinture. Il enfle sa poitrine de bise & ses côtés saillent comme un stupre. Dans un chemin sec où s’enlacent passionnément les givres il inspecte les arbres féaux qui font la haie de clôture — « C’est la clôture de l’an & de l’âme de l’amour & de l’appel au bois dormant » disent les fées aux arbres en s’endormant dans leur linceul de perce-neige. Mais le Grand Gel hèle ses fidèles candides comme l’optimisme — il les saisit jusqu’aux moelles & les fourre dans son grand sac. & hop ! le carrosse en bosses traîné par des aquilons rayés ! & clac ! l’immense fouet de tramontane ! En avant vers les grands échecs !