French poem
Les Rues de Venise
by Léon Valade (1841–1884)
Tes canaux et ta lagune, Tes campaniles hardis, O Venise, on les a dits, Et mille fois plutôt qu’une !
Mais on n’a pas dit assez Le charme frais de tes rues, Qu’ont sans profit parcourues Les touristes compassés.
— Conquis sur la mer rivale A force de pilotis, Les logis drus, haut bâtis, Se pressent sans intervalle ;
Et, dans leurs mille réseaux, La ligne qui lie entre elles Ces populeuses ruelles Échappe à l’œil des oiseaux.
Mais il leur suffit, pour être Claires et d’un attrait sûr, Du mince ruban d’azur Que les toits laissent paraître.
Pour y passer deux de front On serre un peu la muraille : Bah ! si quelque sot vous raille, Les sages vous envieront,
Vénitiens que je loue D’ignorer, pareils aux dieux, La poussière, effroi des yeux, Et, souillure aux pieds, la boue !
Même à midi, la fraîcheur Respire dans ces dédales ; Et le poli de leurs dalles Est doux aux pas du marcheur.
Le poëte à l’aventure Suit les rêves les plus longs, Sans ouïr à ses talons Des roulements de voiture ;
Et sans terrestres effrois Rôdant, le nez vers la nue, Des chevaux (race inconnue) Ignore les naseaux froids.
La Vie, indolente et gaie, Circule et rit là-dedans, Sans vacarmes discordants Pour l’oreille fatiguée,
Des bruits doux et familiers Étant les seuls qu’y ramène L’écho de la voix humaine Et des pas multipliés.
Puis, sans parler des percées (Autre gaieté du tableau) D’où l’on voit filer sur l’eau Les gondoles élancées,
Un attrait de ces maisons, Serrant leur double rangée, C’est la distance abrégée Aux naissantes liaisons !
Car le hasard qui ménage A souhait les vis-à-vis, Souvent donne aux yeux ravis Quelque charmant voisinage.
Vieux mari ! père inhumain ! Quelle impuissance est la vôtre, Quand d’une fenêtre à l’autre On peut se donner la main !
Quand l’amoureux est si proche, Quand vous voyez son tourment De si près, femmes ! comment Conserver un cœur de roche ?
Des volets clos, en est-il, Ou des paupières baissées, Que l’effluve des pensées Ne perce d’un feu subtil ?
Fût-on et prude et farouche, Il faut parfois prendre l’air : Et comment parer l’éclair Des yeux moins lents que la bouche ?
Pour l’essaim des Amours prompts Quel stimulant efficace ! Et quelle ville, ô Boccace, Propice aux Décamérons !
— Dans cette molle Italie On trouve encore des gens Pleins d’offices obligeants Pour l’amoureuse folie :
Mais, outre qu’un tel courtier Déplaît un peu quand on aime, Ici la Rue elle-même Fait mieux que lui son métier !