Versos French Louis de Fontanes La Mort du duc d’Enghien

French poem

La Mort du duc d’Enghien

by (1757–1821)

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Quel bruit interrompt le silence De ce donjon abandonné, Où tant de fois par la vengeance L’innocent fut emprisonné ? À travers une nuit épaisse, Vers ce pont fatal qui s'abaisse, Des soldats marchent lentement ; Et l’écho des bois de Vincennes, Au bruit des verroux et des chaînes, Pousse un affreux gémissement.

D’où vient cette escorte nombreuse Qui conduit ce jeune guerrier ? Sous cette voûte ténébreuse Quel forfait doit-il expier ? Il n’a point les traits d’un coupable ; Son front, que le malheur accable, N’en parait point intimidé ; J’approche : ô douleur imprévue ! Ce guerrier découvre à ma vue Un petit-fils du grand Condé.

Il entre, il voit la tour funèbre, Les hauts murs, les portes d’airain ; Là, son aïeul le plus célèbre Porta les fers de Mazarin. Mais la fortune moins contraire Viendra-t-elle aussi le soustraire À ces formidables créneaux ? Non, il est seul et sans refuge ; Malheureux ! il demande un juge, Et n’aperçoit que des bourreaux.

Sous une toge mercenaire Paraissent de lâches soldats, Qui, pour un crime imaginaire, D’avance ont signé son trépas. Arrête, infâme Calomnie, Cesse, en flattant la Tyrannie, D’inventer d’absurdes complots ! Tu peux égorger l’innocence, Mais il n’est pas en ta puissance D’ôter l’honneur à ce héros.

C’est en soldat qu’il sait combattre Et non en vil conspirateur ; Un Bourbon des fils d’Henri quatre N’a point du trahir le malheur : Fidèle à leurs longues disgrâces, On le vit, errant sur leurs traces, Et tout braver, et tout souffrir ; Hélas ! après quinze ans d’absence, Dans le séjour de sa naissance Il ne revient que pour mourir !

Toi, dont l’égide inébranlable Jusqu’ici, dans le monde entier, Protégea même le coupable Qui vint s’asseoir à ton foyer, Hospitalité ! vierge pure ! Un prince, que ta foi rassure, Jusqu’en tes bras est massacré ; Frémis et cache ton visage, En fuyant l’indigne rivage Où le malheur n’est plus sacré.

C’en est fait, Enghien sans défense Va subir l’arrêt assassin ; Au plomb meurtrier qui s’élance Lui-même a présenté son sein ; Il tombe, et sa cendre ignorée Jamais d’une amante éplorée Ne recevra les doux adieux ; Mais, tout plein de celle qu’il aime, Son grand cœur, à l’heure suprême, N’a point fait rougir ses aïeux.

Nous admirions un autre Auguste, Nous goûtions ses premiers bienfaits, Et c’est lui, qui, las d’être juste, D’Octave imite les forfaits ! L’astre de sa gloire naissante D’une lumière éblouissante Avait frappé les nations ; Pourquoi, sous une ombre odieuse, De son étoile radieuse A-t-il fait pâlir les rayons ?

Sur un trône orné de trophées, Napoléon, ne pense pas Qu’à tes pieds nos voix étouffées Tairont de pareils attentats ; Il est un juge incorruptible Qui, dans un livre indestructible, En gardera le souvenir ; Ce juge terrible est l’Histoire : Sa voix, sur ton char de victoire, Saura t’atteindre et te punir.

Ni ta grandeur toute-puissante, Ni tes drapeaux victorieux, De la déesse menaçante Ne peuvent séduire les yeux ; La haine qui vit de scandales, La flatterie aux mains vénales Et qui marche à replis secrets, S’éloignent du trône sévère Où, sans faveur et sans colère, Elle proclame ses décrets.

Devant son tribunal suprême, Qui s’élève au pied d’un cercueil, Tous les rois, de leur diadème Viennent humilier l’orgueil ; Sa main, exempte d’artifices, Sans nul respect marque les vices Qui déshonorent leurs vertus ; Et, de ses palmes les plus belles Couronnant le vainqueur d’Arbelles, Flétrit le meurtre de Clitus.

Que cette main inexorable, En instruisant les potentats, Montre à leurs yeux l’airain durable Où revivront leurs attentats ! Peuple opprimé ! le Ciel t’ordonne D’honorer même la couronne Qui brille au front d’un roi pervers ; Mais qu’au moins d’augures sinistres Frappant Tibère et ses ministres, Le remords venge l’univers !

Guerrier, législateur et sage, Jadis un prince tout-puissant, Dans un aveugle accès de rage Fit périr Symmaque innocent ; Mais, ô retour trop légitime ! Il croyait voir de sa victime Errer la tête à ses côtés : C’est en vain qu’il la fuit sans cesse, Partout la tête vengeresse Frappe ses yeux épouvantés.

Un festin pompeux se prépare, Le prince y porte son ennui ; Des hôtes de la mer avare Les plus vantés sont devant lui ; Au premier mets qu’on lui présente : « Quoi ! dit-il, ta tête sanglante, » Symmaque, me poursuit encor ? » Symmaque !… » Il se tait et chancelle, Et, glacé d’une horreur mortelle, Tombe en tenant sa coupe d’or.

Ô toi, le triste et dernier reste D’un sang jadis si glorieux, Jeune Enghien, au séjour céleste Monte et va joindre tes aïeux ! Pour honorer leur digne élève, Déjà le grand Condé se lève, En étendant ses bras vers toi, Et sur ta tête infortunée Penche sa tête, couronnée Des nobles palmes de Rocroi.

Oh ! loin de ces bords homicides Qu’ont profanés tant de forfaits, Chère Ombre ! alors que tu résides Dans la demeure de la paix, Protège encore, aime la France ; Que du vengeur de l’innocence Ton sang n’appelle point les coups ; Et que, par ta main repoussées, Du ciel les foudres courroucées Passent et tombent loin de nous !

Celui qui t’ôta la lumière Rétablit le culte et les lois ; Il a dompté l’Europe entière, Il marche à la tête des rois ; Vainqueur des passions coupables, La Nymphe aux voix infatigables Chaque jour le disait plus grand ; Mais de ce règne qu’elle admire, Les yeux baissés, elle déchire La page teinte de ton sang !