Versos French Louis de Fontanes La Société sans la Religion

French poem

La Société sans la Religion

by (1757–1821)

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Reprends, ô Lyre d’or, cette grave harmonie Que n’altèrent jamais de la tendre Ionie Les modes languissants ; Toi, dont jadis Platon, le maître du Lycée, Pour bâtir la Cité qu’enfantait sa pensée, Invoqua les accents !

Tu ne présides point aux fêtes, aux mystères De ce Dieu turbulent trainé par des panthères Et des tigres vaincus, Quand, le tyrse à la main, une folle prêtresse Bondit, et sur les monts promenant son ivresse, Hurle, et chante Iacchus.

Tu repousses le bruit des profanes orgies, Tu ne fais point gémir des molles élégies Les honteuses douleurs ; Mars s’éveille à tes sons, il s’arme ; et Cythérée, Jetant un cri d’effroi, tombe désespérée Sur sa couche de fleurs.

Du trépied delphien tu redis les oracles, La savante Dodone annonça tes miracles Jusqu’en ses autres sourds ; Tu diriges le chœur des nymphes innocentes, Des neuf sœurs d’Apollon et des Grâces décentes Qui les suivent toujours.

Quand ta voix retentit, Lyre majestueuse. Des sens désordonnés l’ardeur tumultueuse Cède au frein du devoir ; Seule, tu peux calmer les fureurs populaires, Et du sceptre royal, des faisceaux consulaires, Maintenir le pouvoir.

Ô ! si du genre humain tu charmais la jeumesse, Si des âges grossiers tu formais la rudesse Aux plus douces vertus, Quand des ages polis s’épuisa l’énergie, Ose encor ranimer la sombre léthargie Qui les tient abattus.

Jadis fondés par toi, les empires chancèlent ; D’un germe destructeur en tous lieux se décèlent Les signes trop certains ; Je ne sais quelle force aveugle et redoutable Pousse les nations au terme inévitable Marqué pour leurs destins.

Des filles de Cybèle autrefois la première, L’Europe était l’amour, la gloire et la lumière De cent peuples domptés ; Elle parlait en reine, et ses sœurs elles-mêmes Humiliaient l’orgueil de leurs trois diadèmes Devant ses volontés.

Des mœurs et des talents mère active et féconde, Dans la paix, dans la guerre, elle étonna le monde Par ses nobles travaux ; L’éclat de trois mille ans doit-il donc se détruire ? Et le siècle appauvri ne peut-il reproduire De grands hommes nouveaux ?

J’ai consulté l’histoire, et j’ai vu la Fortune, Aux royaumes divers, de leur chute commune Fixer le dernier jour ; Tout meurt, mais tout renait, et quand un peuple expire, Le Dieu qui l’anima passe en un autre empire Qui s’élève à son tour.

Ce n’est plus maintenant un seul trône qui tombe, Ce n’est plus un seul peuple entraînant dans sa tombe Et les lois et les arts ; C’est la société que le temps a minée, Et qui, d’un dernier coup enfin déracinée, Croule de toutes parts.

De ce désordre affreux qui dira l’origine ? Par qui fut envoyé cet esprit de ruine Qui vint fondre ici-bas ? Et comment voyons-nous tant de rois en démence Jouer, comme un homme ivre, au bord du gouffre immense Ouvert devant leurs pas ?

C’est qu’on a négligé les antiques maximes, C’est que des passions tous les freins légitimes Sont brisés par le temps ; C’est qu’on abandonna cette ancre protectrice, Par qui la Foi divine a fixé le caprice De nos vœux inconstants.

Sur la religion les cités s’établissent, Et partout, des cités, où ses lois s’affaiblissent, Le déclin est venu ; L’excès des maux succède à l’excès des blasphèmes, Et le sage et le fort tombent frappés eux-mêmes D’un délire inconnu.

Oui : dès que notre min, par l’orgueil égarée, Voulut toucher la pierre éternelle et sacrée, Fondement des états, L’édifice à grand bruit en trembla jusqu’au faite, Et l’effroi de sa chute a fait courber la tête Des plus fiers potentats.

L’autel tombe, et les mœurs, bientôt anéanties, Ne garantissent plus des vieilles dynasties Le sceptre méprisé ; Du sort des souverains un vil sénat décide, Et de Cromwell encor le poignard régicide Est contre eux aiguisé.

Alors du cœur humain s’ouvrent les noirs abimes ; Lui-même il ignorait qu’il cachât tant de crimes Dans ses plis tortueux ; Et, quand de ses progrès la raison s’est vantée, L’orgueilleuse raison recule épouvantée De ses fruits monstrueux.

Hélas ! plus de bonheur eût suivi l’ignorance ! Le monde a payé cher la douteuse espérance D’un meilleur avenir ; Tel mourut Pélias, étouffé par tendresse Dans les vapeurs du bain dont la magique ivresse Le devait rajeunir.

Est-ce assez de fureurs ? Est-ce assez de vertiges ? Jusqu’à quand suivrons-nous les coupables vestiges De nos maîtres pervers ? Dissipe enfin l’erreur de leur fausse science, Et viens sous ta tutelle, ô sage expérience, Replacer l’univers.

Ne reverrons-nous point des poètes, des sages, Sortant de leur retraite, ainsi qu’aux premiers âges, Pour sauver les humains ? L’Orient ou le Nord sera-t-il leur patrie ? Viendront-il des forêts où la docte Égérie Instruisait les Romains ?

Les Numa ne sont plus, Égérie est muette ; Du haut de la montagne il n’est plus de prophète Qui parle aux nations ; Ces feux qui descendaient de la céleste voûte, Tous ces phares que l’homme implorait dans sa route, Ont caché leurs rayons.

Heureux qui, dans ses vers, sous un règne tranquille Du fils d’un Pollion pourrait, comme Virgile, Annoncer les bienfaits, Et qui, des demi-dieux ressuscitant la race, Sous les pas de Thémis abolirait la trace D’un siècle de forfaits !

Près d’un berceau royal, espérance du monde, Amalthée à ma voix, de sa corne féconde N’ouvre point le trésor ; Cumes ne revient point, sur un ton magnifique, Célébrer le retour de ce Dieu pacifique Qui tient un sceptre d’or.

J’ai d’un astre ennemi signalé l’inclémence, Je vois l’âge de fer qui pour nous recommence, Et j’en frémis d’horreur ; J’ai redit des géants la révolte insensée, Et d’un second cahos la terre menacée Par le ciel en fureur.

Comme ceux de la mort mes accents sont sinistres ; Rompez votre sommeil, peuples, rois et ministres, Écoutez et tremblez ! Ceux qui ne croiront pas la Muse qui m’inspire, Des débris de l’autel, du trône et de l’empire Tomberont accablés.

Des marais infernaux quand la peste exhalée Eut porté dans l’Attique, autrefois désolée, Ses ravages impurs, Athènes prodigua l’encens des sacrifices, Et, calmant les enfers, vit des Dieux plus propices Revenir dans ses murs.

L’Athéisme effronté, peste encore plus fatale, Jusqu’en sa source même infectant la morale, Fit des maux plus affreux ; Que la Religion vienne épurer la terre, Et, changeant les humains, désarme le tonnerre Prêt à fondre sur eux.

Cèdre antique, planté par une main divine, Dont les vents ennemis ébranlaient la racine, Relève un front vainqueur, Et, jusque dans les Cieux, va chercher la rosée Qui doit renouveler de la sève épuisée La première vigueur !