French poem
Le Rétablissement de la Statue de Henri IV
by Louis de Fontanes (1757–1821)
Descendez, Ombres immortelles, Antiques Preux qui, dans Ivry, Attachiez vos regards fidèles Sur le panache de Henri ! Quand nos mains relèvent l’image Où, d’un prince aimé d’âge en âge Revivront les traits glorieux, Partagez l’ivresse unanime ; Venez : ce peuple magnanime Est digne encor de ses aïeux.
Du char qui porte sa statue Lui-même il a traîné le poids ; Des factions l’hydre abattue N’ose plus élever sa voix ; Un air joyeux, cher à la France, Redit le nom et la vaillance Du plus aimable des héros ; Toutes les Nymphes de la Seine, Au Béarnais qu’on leur ramène, Ont applaudi du sein des flots.
Son nom seul remplit ces portiques, Ces larges ponts, ces hautes tours. Ces palais, ces ombres antiques, Que le fleuve admire en son cours ; En son nom, tous les cœurs s’unissent ; Cent mille voix qui le bénissent Jusqu’à lui montent dans les airs, Et de Henri l’âme charmée, Jouissant de sa renommée, Tressaille au bruit de nos concerts.
Dans un nuage qui le couvre, Du haut des célestes lambris, Son œil s’abaisse vers le Louvre : Aux bords heureux qu’il a chéris ; Planant de la voûte éternelle Sur cette pompe solennelle Que lui consacre un peuple entier, Il prête une oreille attendrie Au vœu que forme la Patrie Pour sa race et son héritier.
Sur une pierre inébranlable, Plus dure que le diamant, Au sein d’une ombre inviolable Dieu plaça l’autel du serment : C’est là que sa main toujours sûre Prête à confondre le parjure Dont le cœur démentit la voix, Sur une table vengeresse À jamais grave la promesse Que les sujets font à leurs rois.
Si l’intérêt ou le faux zèle Affecte un langage imposteur, Alors la Justice immortelle Prend son glaive exterminateur ; Des lois la barrière est franchie, Tous les fléaux de l’anarchie Frappent un peuple épouvanté ; Les rois n’ont plus de privilège, Et la révolte sacrilège Abat leur trône ensanglanté.
Mais où va s’égarer ma lyre ? Ô Muse ! crains de retracer Des temps d’opprobre et de délire Que ce beau jour doit effacer ; Laisse dans leur ignominie Tomber ces tyrans sans génie Repoussés du monde et du ciel ; Leurs noms, voués à l’anathême, Exciteraient le dédain même Des satellites de Cromwell.
Chante par quel heureux prodige Les Lis, à des astres plus doux Confiant leur royale tige, Ont triomphé des vents jaloux ; Un trône antique et tutélaire, De la licence populaire À ses pieds brise le torrent ; L’humanité s’est rassurée, Et la paix du monde est jurée Dès que Louis en est garant.
Henri ! de ton âme sublime L’Europe a rempli les souhaits ; Emportant le code du crime Machiavel fuit pour jamais : La Liberté, moins imprudente, Par une foule trop ardente Ne voit plus son nom profané ; Mais, prenant des rois pour arbitres, Sans crainte elle a porté ses titres Devant un Sénat couronné.
Partout la guerre est assoupie, Son glaive tombe de ses mains ; Périsse enfin l’éclat impie De ses triomphes inhumains ! Que, sur la colonne pompeuse, Gravant une gloire trompeuse, Les Arts, complices de l’orgueil, Au pieds de la Victoire altière Ne trainent plus dans la poussière Les rois et les peuples en deuil.
Un plus doux spectacle m’appelle : D’une touchante majesté La main d’un nouveau Praxitèle Empreint ce bronze respecté ; De la Paix gravons-y l’emblême, Le soc fécond de Triptolème, Des gerbes jointes en faisceaux ; Et que Vénus, calmant la terre, En secret, au dieu de la guerre, Montre le nid de ses oiseaux.
Sous un pacifique trophée, Au bas du noble monument, Je peins la Discorde étouffée Qui tombe et meurt en blasphémant ; Au-dessus, par un triple hommage, Je couronne l’auguste image De laurier, d’olive et de fleurs ; Héros ! voilà votre modèle : Ce grand homme aima Gabrielle, Et fut aimé des laboureurs.
Et vous, la honte de notre âge, Vils Tribuns, dont l’orgueil jaloux Des Seize a surpassé la rage, Voyez ce bronze et cachez-vous ! Bourbon vengé reprend sa place ; Et, si des princes de sa race Vos cris insultent les bienfaits, Par cet hommage qu’on lui voue, La France entière désavoue Et vos clameurs et vos forfaits !
Autrefois le docte Malherbe, Fidèle au plus grand des Henris, Des tons de sa lyre superbe Enchanta ce fleuve surpris ; Bientôt en des routes nouvelles Nos muses, déployant leurs ailes, Par lui volèrent jusqu’aux cieux ; Horace et Pindare applaudirent, Et de leur tombe ils répondirent À leur rival harmonieux.
Hélas ! des Cygnes de la Seine Qui rendra la gloire à ses bords ? Ni le Méandre ni l’Ismène N’ouïrent plus nobles accords. Oh ! si leur voix jeune et féconde Pouvait encor charmer le monde !… Vain appel ! regrets superflus ! Les arts, les talents disparaissent ; De Henri les beaux jours renaissent. Et les Malherbes ne sont plus !