Versos French Louise Labé Au tems qu’Amour, d’hommes et Dieus vainqueur

French poem

Au tems qu’Amour, d’hommes et Dieus vainqueur

by (1524–1566)

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Av tems qu’Amour, d’hommes et Dieus vainqueur, Faisoit bruler de sa flamme mon cœur, En embrassant de sa cruelle rage Mon sang, mes os, mon esprit et courage : Encore lors ie n’auois la puissance De lamenter ma peine et ma souffrance. Eucor Phebus, amis des Lauriers vers, N’auoit permis que ie fisse des vers : Mais meintenant que sa fureur diuine Remplit d’ardeur ma hardie poitrine, Chanter me fait, non les bruians tonnerres De Iupiter, ou les cruelles guerres, Dont trouble Mars, quand il veut, l’Uniuers. Il m’a donné la lyre, qui les vers Souloit chanter de l’Amour Lesbienne ; Et à ce coup pleurera de la mienne. Ô dous archet, adouci moy la voix, Qui pourroit feindre et aigrir quelquefois, En recitant tant d’ennuis et douleurs. Tant de despits, fortunes et malheurs. Trempe l’ardeur, dont iadis mon cœur tendre Fut en brulant demi reduit en cendre. Ie sen désia un piteus souvenir, Qui me contreint la larme à l’œil venir. Il m’est avis que ie sen les alarmes, Que premiers i’u d’Amour, ie voy les armes, Dont il s’arma en venant m’assaillir. C’estoit mes yeus, dont tant faisois saillir De traits, à ceus qui trop me regardoient, Et de mon arc assez ne se gardoient, Mais ces miens traits ces miens yeux me defirent Et de vengeance estre exemple me firent. Et me moquant, et voyant l’un aymer, L’autre bruler et d’Amour consommer : En voyant tant de larmes espandues, Tant de souspirs et prieres perdues, Ie n’aperçu que soudein me vint prendre Le mesme mal que ie soulois reprendre : Qui me persa d’une telle furie, Qu’encor n’en suis apres long tems guerie : Et meintenant me suis encore contreinte De rafreschir d’une nouuelle pleinte Mes maus passez. Dames, qui les lirez, De mes regrets auec moy soupirez. Possible, un iour le feray le semblable, Et ayderay votre voix pitoyable À vos trauaus et peines raconter, Au tems perdu vainement lamenter. Quelque rigueur qui loge en votre cœur, Amour s’en peut un iour rendre vainqueur. Et plus aurez lui esté ennemies, Pis vous fera, vous sentant asseruies, N’estimez point que lon doiue blâmer Celles qu’a fait Cupidon enflamer. Autres que nous, nonobstant leur hautesse, Ont enduré l’amoureuse rudesse : Leur cœur hautein, leur beauté, leur lignage, Ne les ont su preseruer du seruage De dur Amour : les plus nobles esprits En sont plus fort et plus soudein espris. Semiramis, Royne tant renommee. Qui mit en route auecques son armee Les noirs squadrons des Ethiopiens, Et en montrant louable exemple aus siens Faisoit couler de son furieus branc Des ennemis les plus braues le sang, Ayant encor enuie de conquerre Tous ses voisins, ou leur mener la guerre, Trouua Amour, qui si fort la pressa, Qu’armes et loix vaincue elle laissa. Ne meritoit sa Royalle grandeur Au moins auoir un moins fascheus malheur Qu’aymer son fils ? Royne de Babylonne, Ou est ton cœur qui es combaz resonne ? Qu’est deuenu ce fer et cet escu, Dont tu rendois le plus braue veincu ? Ou as tu mis la Marciale creste, Qui obombroit le blond or de ta teste ? Ou est l’espée, ou est cette cuirasse. Dont tu rompois des ennemis l’audace ? Ou sont fuiz tes coursiers furieus, Lesquels trainoient ton char victorieus ? T’a pù si tot un foible ennemi rompre ? Ha pù si tot ton cœur viril corrompre, Que le plaisir d’armes plus ne te touche : Mais seulement languis en une couche ? Tu as laissé les aigreurs Marciales, Pour recouurer les douceurs geniales. Ainsi Amour de toy t’a estrangee, Qu’on te diroit en une autre changee, Donques celui lequel d’amour esprise Pleindre me voit, que point il ne mesprise Mon triste deuil : Amour peut estre, en brief En son endroit n’aparoitra moins grief. Telle i’ay vù qui auoit en jeunesse Blamé Amour : apres en sa vieillesse Bruler d’ardeur, et pleindre tendrement L’apre rigueur de son tardif tourment. Alors de fard et eau continuelle Elle essayoit se faire venir belle, Voulant chasser le ridé labourage. Que l’aage avoit graué sur son visage. Sur son chef gris elle avait empruntee Quelque perruque, et assez mal antee : Et plus estoit à son gré bien fardee. De son Ami moins estoit regardee : Lequel ailleurs fuiant n’en tenoit conte, Tant lui sembloit laide, et auoit grand’honte D’estre aymé d’elle. Ainsi la poure vieille Receuoit bien pareille pour pareille. De maints en vain un temps fut reclamee, Ores quelle ayme, elle n’est point aymee. Ainsi Amour prend son plaisir, à faire Que le veuil d’un sait à l’autre contraire. Tel n’ayme point, qu’une Dame aymera : Tel ayme aussi, qui aymé ne sera : Et entretient, neanmoins, sa puissance Et sa rigueur d’une vaine esperance.