French poem
Le Trésor
by Lucile Duplessis (1770–1794)
Jeunes filles à l’ame tendre, Vous tous, amis du sentiment, Venez près de moi pour entendre Un récit triste mais touchant. Si mon style n’a point de charme Et s’il n’est pas semé de fleurs, Du moins accordés une larme À ce qui m’a coûte des pleurs.
Sylvandre né dans l’indigence Gardoit avec soins le troupeau D’un laboureur que l’oppulence Rendoit l’honneur de son hameau. Nice étoit l’unique héritière De ce laboureur orgueilleux Et ne s’en montroit pas plus fière. Sylvandre en devint amoureux.
Il n’osa jamais le lui dire : On est si timide en aimant ! Mais dans ses yeux il laissa lire Et sa tendresse et son tourment. Et voilà que dans le silence Épris l’un pour l’autre, tous deux Avec une égale constance Ont en secret les mêmes feux.
Au moment même où peut-être Il pleure d’être né sans or, Dans le domaine de son maître Sylvandre apperçoit un trésor. Ivre de joie, à cette vue Il vole à Nice et lui fait part De sa richesse innatendue. Tous deux bénissent le hasart.
Mais après cet instant d’ivresse Sylvandre, devenu rêveur, Dit, en tremblant, à sa maîtresse : « Je suis loin encore du bonheur ! « Quand je devrais être victime « De mes sentimens délicats, « Peut-on être heureux par un crime ? « Ce trésor ne m’appartient pas.
« Nice, dans le champ de ton père « J’ai trouvé ce riche dépôt : « Il est à lui. Viens ma bergère. « Il faut le lui rendre aussitot. « — Ah, mon ami, de ce service « Ah, puisse mon père enchanté « Te destiner la main de Nice « Pour prix de ta fidélité. »
Voici la réponce du père : « Fidèle et loyal serviteur, « Je veux bien doubler ton salaire, « Mais chasse l’amour de ton cœur. « Il me faut désormais pour gendre « Un laboureur riche en moisson : « Tu n’es que berger. Vas, Sylvandre. « Retourne vite à tes moutons. »
Sylvandre à sa chaumière obscure S’en va silencieusement. À s’abstenire de nouriture Il s’obstine de ce moment. Trois jours après, son chien fidèle Accourt, et par son aboiment Apprend à Nice la nouvelle Du trépas de son tendre amant.
De désespoir Nice frappée Cachant à son père interdit L’objet dont elle est occupée D’un ton doux et triste lui dit : « Laissez-moi de ce berger sage « Recevoir le dernier soupir. » Puis, rassemblant tout son courage Près de Sylvandre alla mourir.