Versos French Marceline Desbordes-Valmore Le Pélican Ou Les Deux Mères

French poem

Le Pélican Ou Les Deux Mères

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Tout perdu dans les soins de sa jeune famille, Sur la vague qui passe, et qui roule, et qui brille, Un pélican s'incline, et saisit des poissons Qu'il offre en espérance à ses chers nourrissons.

Sans affaire, et livrée à l'amour d'elle-même, L'autruche, en digérant, vient le long du rocher. Son repas est fini, qu'aurait-elle à chercher? Elle porte tout ce qu'elle aime. «Grand dieu! d'où venez-vous? dit-elle au tendre oiseau Dont la poitrine est ouverte et sanglante. Sortez-vous d'un combat, d'un piège, d'un réseau? Le coup est-il mortel? j'en suis presque tremblante. Parlez donc! quelle flèche ou quel ongle assassin Vous déchira le sein? Vous faites peur.--C'est moi, c'est un peu de ma vie, Répond le pélican à sa pèche assidu. Vous allez me porter envie: Mes petits avaient faim; mon sang n'est pas perdu, Je l'ai versé pour eux.--Quoi! dit l'autre irritée; Votre sang... taisez-vous! on ne peut sans horreur Supporter dans l'amour cet excès de fureur; Il soulève, il repousse, et j'en suis révoltée. Vous perdez le bon sens, vos petits vous tueront, Et les oiseaux riront. Laissez ces préjugés aux tendres tourterelles. L'amour est un besoin qu'il est doux d'éprouver, Mais je n'aurais point d'oeufs s'il fallait les couver.

Quel emploi, quel ennui d'étendre ainsi les ailes, De garder la maison, d'y mourir de chaleur! L'hymen n'est donc pour vous qu'un travail, un malheur? Se torturer le flanc, s'appauvrir l'existence, Mourir pour satisfaire à l'importune instance De petits jeunes dévorants, Dont les cris déchirants Troublent et le somme et la veille! D'en parler seulement je me blesse l'oreille. Ce fanatisme fait pitié; Toutefois, s'il est temps, écoutez l'amitié.

Mon exemple peut vous instruire; Loin de couver, de me détruire, Au hasard je laisse mes oeufs: Le ciel veille sur moi, le ciel veille sur eux. Je ne me charge pas de ce soin haïssable. Je suis mère pourtant, je les couvre de sable. Si la pluie et l'orage, et les vents tour à tour, Ne les écrasent pas avant de naître au jour, Si le milan ne les dévore, La chaleur du soleil enfin les fait éclore: La nature en prend soin, et tous les éléments Composent mieux que moi leurs premiers aliments. Ils s'envolent alors et vont chercher fortune. Je n'ai pas supporté leur enfance importune. Ce qu'ils deviennent, je ne sais: Je me porte bien, c'est assez.

--Méchante! ah! méchante endurcie! De quel aveuglement ton amie est obscurcie? Tu n'as donc d'une mère obtenu que le nom? Va, tu glaces mon cour, tu blesses ma raison. Quoi! te déshériter des larmes d'une mère, De ses tourments délicieux, De ses plaisirs silencieux, Où tout est volupté bien que parfois amère! Quand je sens mes petits s'agiter sous mon sein, Quand leurs cris me disent: J'ai faim! Oh! quel bonheur j'éprouve à leur donner ma vie! Mais ma douce blessure est promptement guérie: On dirait que l'extrême amour Renaît sans cesse de lui-même: On le prodigue en vain, comme le feu du jour, Il se ranime encor pour nourrir ce qu'il aime. Va chercher les enfans; tu me remercieras, Si tu peux les trouver et devenir sensible; Ton sort, au milieux d'eux, s'écoulera paisible; Va, ne crains plus la mort; sois mère, tu vivras!

LE PETIT DANSEUR.

Jamais je n'ai vu Edouard danser en rond avec tant de courage que le jour qu'il dansait tout seul autour d'un seau plein d'eau, planté par hasard au milieu de la cour de ses tantes.

C'étaient des bonds, des cercles, des passes, une légèreté, une vélocité, des sauts joyeux à faire envie aux jambes les plus paresseuses. Il poussait des cris de joie qui ne pouvaient sortir que de la plus belle action du monde; ses tantes le pensaient du moins, en le regardant émerveillées de ce bal qu'il se donnait à lui-même. La curiosité les fit descendre, fort heureusement pour lui sans doute, au moment où Griffa, la chatte ordinairement paisible du logis, mais qui miaulait aussi fort qu'il chantait, poussée par l'exemple ou par un instinct de vengeance, s'élançait au visage du danseur et lui plantait ses griffes dans les cheveux, avec autant d'énergie qu'il en mettait à se réjouir. Des cris qui n'étaient plus de victoire appelèrent au secours tout ce qu'il y avait de vivant dans la maison, et ce fut avec bien de la peine, qu'on parvint à détacher les pattes du blanc animal, de la chevelure mêlée et dressée d'horreur du pauvre Edouard.

--Méchante! criait-il, tu me griffes!

Mais vous pouvez juger de l'étonnement et de l'indignation de ses tantes, les meilleures tantes qu'on puisse trouver, lorsqu'elles virent nager au milieu du seau d'eau, les trois petits encore aveugles de l'infortunée Griffa. Les gémissements de cette mère éperdue vous auraient assurément plus touché que les cheveux en désordre de monsieur Edouard; car, bien qu'il ait manqué de perdre un oeil dans ce combat, où Dieu se déclarait pour l'innocence, la justice l'emporta sur la tendresse dans le coeur de tous les témoins de cette mauvaise action, accourus aux clameurs des chats, des tantes et du petit cruel, qui révoltait la rue et la cour, tout sanglant qu'il était.

Je dois me hâter de vous dire que les trois victimes furent sauvées, rendues à leur mère, qui les sécha en peu de temps par l'ardeur de ses baisers et de ses caresses. Ils devinrent beaux comme Griffa, et demeurèrent étroitement unis sous ce toit qui avait failli être leur tombeau. Ils gardèrent seulement une aversion profonde pour le seau d'eau de la cour, car pour eux c'était un fleuve!

On mit un mouchoir sur l'oeil d'Edouard, un bandeau qui lui allait fort mal, qui faisait rougir ses tantes et qui rappelait à tout le monde comme à lui le honteux engagement où il avait été si grièvement blessé. Il détesta depuis sincèrement cette mauvaise heure de sa vie, et il n'a jamais pu se rendre compte à lui-même de la frénésie dansante dont il avait été saisi, ni de ce goût barbare qui lui avait pris de se poser sacrificateur de chats. Il ne danse plus ainsi à contre temps; il est tellement en garde contre ses inspirations brutales, qu'il se demande toujours avant d'agir, si ses jeux ou ses actions ne seront nuisibles à personne. Il faut faire comme Edouard.