French poem
Les Héroïnes
by Marie Krysinska (1857–1908)
Comme l’or des missels enluminés, Comme des diamants que dans l’ombre on devine, Comme les astres au ciel essaimés Brille le renom des Héroïnes.
Qu’elles aient surgi, vivantes, au sein des âges Que la naïve légende les eût enfantées Ou bien que l’âme d’un poète, à son image Comme Dieu, les eût créées. —
Elles demeurent, également réelles, Blanches idoles dressées Sur les routes du passé, Et le temps leur apporte des parures nouvelles.
Hélène — d’un pas alangui, Erre aux jardins de Priam, parmi Les marbres rosés ; Comme Philomèle gémissant Sur le sort des armées qui, sous les murs de Troie, Heurtent leurs boucliers et répandent leur sang. Cependant sa main distraite se noie Dans ses beaux cheveux, y mêlant des roses.
Cléopâtre — aux orgueilleuses galères Courbant sous leur poids précieux, les vagues fières. Grande reine, courtisane sublime Philtre subtil, fin joyau d’Orient, Tombe de héros, harmonieux abîme, Harpe amoureuse aux immortels accents !
Judith — bras élégants où sonnent les bracelets d’or, Bras aux courbes voluptueuses — porteur Du saint glaive vengeur.
Marie — pieux Vase d’humilité, Que les Archanges viennent saluer.
Geneviève — armée du seul charme De faiblesse et de bonté Arrêtant Attila et ses peuples en armes…
Jeanne d’Arc — pur flambeau vainqueur ! Guerrière ingénue au grand cœur !
Et vous, de la pensée du grand Shakespeare nées : Ophélie — aux yeux tristes par le flot vert portée ! C’est toi la chaste Mélancolie, Que la brutale vie A blessée.
Juliette — quinze ans fleuris d’amour, Juliette ! Nuit claire de printemps, chanson d’alouette, Innocentes caresses, bruit de fête qui tombe Au silence de la tombe.
Lady Macbeth — sanguinaire royauté Souffle ardent qui dirige le fer épouvanté D’un époux, vers le cœur de l’hôte endormi… Spectre errant aux couloirs de farouches insomnies.
Marguerite de Gœthe — fleur blonde cueillie Par la main brûlante d’un amour maudit.
Esméralda — frêle bijou bohème, Au front doré, aux yeux de nuit. Aux seins aigus de passion — Sous votre amulette le grand Hugo a mis Son âme nostalgique des lointains horizons.
Morella — âme amante qui renaît Dans son enfant pour chastement bercer Le regret du poète douloureux Edgar Poë le prestigieux hanté.
Salammbô — vierge barbare et belle Rouge étoile de Matho, douceur des guerriers sauvages, Lumière planant d’une splendeur immortelle Sur les décombres de Carthage.
Comme l’or des missels enluminés Comme des diamants que dans l’ombre on devine, Comme les astres au ciel essaimés Brille le renom des Héroïnes.