French poem
Sur les grèves
by Marie Krysinska (1857–1908)
À plein souffle respirante D’un sein puissant et dispos La mer, alerte, accourt à l’assaut De la grève nonchalante.
Son dos rampe, onduleux, Comme d’un beau reptile, vert et bleu, Aux écailles irisées.
Puis, le reflux l’emporte, avec un bruit léger De jupes effarouchées, Dont la fuite éparpille sur le rivage Les traînes en dentelles Brodées de coquillages
De blanches visions Sautent dans le flot Comme des nymphes, s’ébattant, Avec des rires nerveux.
Auraient-elles surpris, apportés par l’écho, Des pas de faunes, approchant, Lascifs et curieux ?…
II Ce matin, la mer Est comme un désert, Éclaboussé d’or et de vermeil ; Où cheminent sans trêve De lumineux cortèges Faits d’écume et de soleil.
Vers quels fabuleux Orients Tend la marche de ces pèlerins blancs ?
Quel espoir fait flotter Leurs panaches de clartés ?
Puis ce sont d’éblouissantes caravelles, Qui glissent intrépides Sur l’abîme, Vers quelle terre nouvelle ?
Et les plus proches vagues agitées Bondissent comme de libres poulains Au pelage de satin Aux crinières envolées…
III La mer, ce soir, est comme une lyre Rayée de cordes souples par le vent Et, sous le ciel troublé De nuages lents, Il semblerait que flotte un ample chant.
Chante, onde sereine, Chante pour bercer Nos cœurs troublés Par d’anciennes peines, Par d’anciens orages.
Nos cœurs troublés Comme ce ciel où voguent de lents nuages.
IV Les dernières lueurs du couchant Se sont noyées dans la mer Des pas se hâtent dans le vent
Vers les lumières Familières Qui naissent frileusement. C’est l’heure Où la mer fait peur.
Or, sur cette route aventureuse, Voici partir la barque des pêcheurs, Hardie et frêle, plongeant aux vagues creuses, Et la vaste chanson de l’eau Berce le départ des matelots
Comme le chant de l’espérance Berce les jeunes cœurs embarqués sur les flots D’une jeune vie qui commence.
V
À marée basse. La mer s’est retirée à l’horizon lointain, Dévoilant le sein nu de la grève, Qui, telle une beauté que nul voile n’étreint Paresseuse, sommeille — émue d’un joli rêve.
Que de trésors soudain révélés Sur ce fond vierge !
Tantôt, du sable — précieusement ciselé Par les vagues — une menue roche émerge Enguirlandée d’algues — on dirait Un petit temple sous-marin, par les tritons bâti, Des lambeaux de goëmons Traînent parmi La nacre des coquillages.
Le sol, chauffé de soleil, Est un riche tapis d’or blond ; Dans l’air transparent flotte un arome sans pareil, Enivrant et sauvage
VI Le ciel reflète dans la mer Ses lueurs rouges, ses lueurs roses, Ses lueurs pourpres — en chantante gamme.
On dirait des gerbes de roses, roulant En avalanche, parmi des flots de sang : — Ce qui resterait de quelque galant drame.
Le creux des vagues charrie De flamboyantes pierreries Grenats, rubis et coraux.
Colliers rompus, ceintures dénouées, Bagues et diadèmes tombés Du ciel, dans l’eau.