Versos French Maurice Magre Le Pauvre Pêcheur

French poem

Le Pauvre Pêcheur

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Près du quai désert, près du pont qui s’arque, Près de l’hôpital, près de l’entrepôt. Moi, pauvre pêcheur assis dans ma barque, Avec mon filet, avec mon falot. J’ai vu des reflets qui sortaient de l’eau Et sur les galets qui faisaient des marques, De rouges reflets qui tachaient ma barque.

Le fleuve fécond, le fleuve puissant, Avec son limon engraissant la terre, Passant éternel, ami millénaire Qui protège l’homme en le nourrissant, Le bon fleuve bleu qui baigne les pierres De son frôlement régulier, puissant. Le fleuve au grand cœur charriait du sang.

J’ai pris le falot, j’ai lâché la rame, Je me suis penché sur le flot sanglant, Des caillots épais coulaient dans les lames Et l’air peu à peu devenait brûlant. L’écume rougeâtre ainsi qu’une flamme, Me chauffait la face en m’éclaboussant, La barque roulait sur le flot sanglant...

Et j’ai vu passer de terribles formes... Des membres coupés heurtèrent mon bord, Je vis de longs bras, des visages morts Et, gonflés par l’eau, des ventres énormes. Et de glauques yeux aux lobes informes Me fixaient, chargés d’un affreux remords... Le fleuve sanglant charriait des morts.

Et je vis aussi des formes étreintes Avec cet amour que la mort raidit. Je vis passer ceux qui portaient l’empreinte De l’espoir déçu, du mal, de la crainte. Je vis les vaincus, je vis les maudits, J’entendis monter une grande plainte Et par la pitié mon cœur se fendit.

Le fleuve croissait, atteignait la ville Et le flot de sang grossissait toujours. Il battait les murs, il battait les tours, Du vieux pont arqué dépassait les piles, Enlaçait l’église et le carrefour Et le quartier haut n’était plus qu’une île. Parmi les noyés je voguais toujours...

Sur la terre au loin qu’ont donc fait les hommes? Ai-je atteint ce soir le rouge royaume? Je sens se dresser les poils de ma chair. Des crânes sans yeux entonnent des psaumes. J’entends m’appeler l’ange Lucifer... Moi, pauvre pêcheur allant vers la mer, Puis-je racheter ce qu’ont fait les hommes?...

Sur un Golgotha mille fois plus haut, Une croix de soufre et des clous de flamme!... Apportez la lance avec le marteau! Que je sois cloué mille fois s’il faut! Je veux racheter, moi, l’homme à la rame, Les corps malheureux et les pauvres âmes Sur un Golgotha mille fois plus haut.

Je travaillerai durant mille siècles, Les humbles paieront la dette de sang, Je ferai sortir les blés et les seigles Du sol envahi par les ossements, Je travaillerai si terriblement Que, plus haut encor que le vol des aigles, Jailliront les tours de mes monuments.

O grand fleuve bleu qui viens des montagnes, Tu recouleras aussi pur qu’avant, Ensemencé d’herbe, imprégné de vent. Tu mettras ta force au cœur des campagnes Et dans le bateau du pêcheur errant, Et tu changeras les morts en vivants, O grand fleuve bleu qui viens des montagnes...