French poem
L’Automate
Naguères, jusqu’à l’Infernal Tendant son regard élastique Il fut un voyant fantastique Et l’anatomiste du Mal.
Esprit noir, dont la chair complice Autant que lui rongeait son mors, Il changeait la joie en remords Et la jouissance en supplice !
L’électricité dans les fils Passe avec moins de promptitude Que sa peur, son inquiétude, Ne couraient dans ses nerfs subtils.
À force de hantise amère Ou d’horrible conception, Il s’égarait dans l’action Comme un autre dans la chimère ;
Il était presque parvenu À démasquer les choses mortes ; Il allait écouter aux portes De la Tombe et de l’Inconnu.
À travers ce monde insensible Il voulait frémir à foison, Il habituait sa raison Au vertige de l’impossible ;
Il inventait une longueur À son impression trop brève ; Il aurait dilaté sans trêve La capacité de son cœur !
Son art et sa luxure mornes Se ruaient indéfiniment Dans le torrentueux tourment De ne pouvoir franchir leurs bornes.
Au lieu de sagement moisir En attendant la pourriture Il reprochait à la nature Le superflu de son désir ;
Raffiner encor l’impalpable Paroxyser le suraigu, Tel fut le cauchemar vécu De ce miraculeux coupable.
Mais un jour, ce vampire à bout Se désappliqua du problème Et retourna contre lui-même La succion de son dégoût.
Maintenant si, par occurrence, Il surgit dans votre chemin, Fuyez ! Ce personnage humain N’est plus vivant qu’en apparence.
Son corps est l’inutile étui D’une lame à jamais absente : N’imaginez-pas qu’il se sente, Ce déshabitué de lui !
Chose parasite, objet neutre, Il vit, cadavre inachevé, Tour à tour assis et levé Dans la brume qui le calfeutre.
Enfoui sous l’obscurité De la matière qui l’enferme, Il redevient larve et regerme Son irresponsabilité.
Comme un sujet de galvanisme, Il bouge mécaniquement ; Sa parole est un craquement D’un terrifiant laconisme.
Quel sourire que le rictus De cette bouche impersonnelle ! L’inconscience originelle A reconquis ce détritus !
Qu’il recule, avance ou dévie, Il n’obéit qu’à son ressort : C’est l’Automate de la mort Et le Mannequin de la vie.
Il n’a pas même à fleur de peau Un seul tressaillement morbide ; Il sécrète un frisson torpide Et respire comme un crapaud.
Il a désappris l’existence À force d’en avoir souffert ; Il promène dans notre enfer L’oubli de sa propre substance.
Défunt pour la réalité Autant que défunt pour le songe, Il est l’orphelin du mensonge Et le veuf de la vérité.
Sans volonté pour se conduire, Il va comme l’eau doit couler ; Il ne s’entend pas plus parler Que l’arbre ne s’entend bruire.
Son œil interne est pour toujours Enseveli sous ses paupières : Un mur voit mieux crouler ses pierres Que lui ne voit tomber ses jours.
Il a devancé l’ombre noire Du cercueil et du libera. Son enterrement ne sera Qu’une sanction dérisoire.
Tout, l’avenir et le passé Est confondu par cet aveugle Qui ne prête au présent qui beugle Qu’une oreille de trépassé.
S’il eut l’âme bonne ou perverse Il n’en sait rien absolument, Ni du pourquoi, ni du comment De l’humanité qu’il traverse.
Tel il dure : Néant, chaos, Sous la forme qui nous ressemble, Modelage de chair qui tremble Et qui végète sur des os.
Il est hors de la destinée. S’il rentre en son individu, C’est comme un reptile perdu Dans une cave abandonnée !