French poem
La Buveuse d’absinthe
Elle était toujours enceinte, Et puis elle avait un air… Pauvre buveuse d’absinthe !
Elle vivait dans la crainte De son ignoble partner : Elle était toujours enceinte.
Par les nuits où le ciel suinte, Elle couchait en plein air. Pauvre buveuse d’absinthe !
Ceux que la débauche éreinte La lorgnaient d’un œil amer : Elle était toujours enceinte !
Dans Paris, ce labyrinthe Immense comme la mer, Pauvre buveuse d’absinthe,
Elle allait, prunelle éteinte, Rampant aux murs comme un ver… Elle était toujours enceinte !
Oh ! cette jupe déteinte Qui se bombait chaque hiver ! Pauvre buveuse d’absinthe !
Sa voix n’était qu’une plainte, Son estomac qu’un cancer : Elle était toujours enceinte !
Quelle farouche complainte Dira son hideux spencer ! Pauvre buveuse d’absinthe !
Je la revois, pauvre Aminte, Comme si c’était hier : Elle était toujours enceinte !
Elle effrayait maint et mainte Rien qu’en tournant sa cuiller ; Pauvre buveuse d’absinthe !
Quand elle avait une quinte De toux, — Oh ! qu’elle a souffert, Elle était toujours enceinte ! —
Elle râlait : « Ça m’esquinte ! Je suis déjà dans l’enfer. » Pauvre buveuse d’absinthe !
Or elle but une pinte De l’affreux liquide vert : Elle était toujours enceinte !
Et l’agonie était peinte Sur son œil à peine ouvert ; Pauvre buveuse d’absinthe !
Quand son amant dit sans feinte : « D’débarras, c’en est un fier ! « Elle était toujours enceinte. » — Pauvre buveuse d’absinthe !