Versos French Pamphile Le May Chant Deuxième, Première Vengeance

French poem

Chant Deuxième, Première Vengeance

by (1837–1918)

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Après avoir rêvé dans le pré solitaire, A l'ombre de l'érable, étendu sur la terre, Pendant que Jean Lozet encor troublé de peur Allait à la maison raconter son malheur; Après avoir pleuré sur son frais lit de mousse, Pendant que l'arbre en fleur, à la molle secousse Qu'imprime à ses rameaux la caresse du vent, Murmurait de plaisir, Léon partit suivant Un ruisseau vagabond dont la course s'achève. Il arrive bientôt au vieux pont qui s'élève Au-dessus du torrent, dans le clos de Boisvert; Puis, longeant le chemin qui serpente couvert, Par le soin des aïeux, d'arbres de toute sorte, Il vient avec émoi passer devant la porte De la blanche maison du père Jean Lozet. La porte était ouverte. Un regard indiscret Lui permit d'entrevoir, près de son père assise, Dans l'appartement clair, l'adorable Louise. Elle n'aperçut point le sauveur du vieillard. Et Léon s'éloignant retournait son regard Vers ce toit qui gardait, avec son espérance, Une si grande part de sa courte existence.

Le jour allait mourant. Dans les cieux empourprés Son éclat radieux s'éteignait par degrés, Comme s'éteint l'amour vers le soir de la vie. Les sapins allongeaient, sur la tiède prairie, Leurs cônes verdoyants d'où montaient les parfums. Sans cesse tourmenté de pensers importuns, Le marin descendit à la grève tranquille Par un petit soutier tortueux, difficile, Découpé dans le cap. Déjà la mer montait. Le flot envahisseur où le jonc vert flottait Courait rapidement sur la sonore plage, Noyant d'abord le sable avec le coquillage, Puis bientôt, à leur tour, les scintillants galets, Puis enfin les rochers qui semblaient des îlets. Telle la mer montait et nivelait la rive, Toute inégalité devant sa marche vive Disparaissant soudain; et telle aussi la mort, Corrigeant d'ici bas les caprices du sort, Sous son flot implacable, engloutit et nivelle, En semant, sans pitié, la terreur autour d'elle, Toute inégalité chez les pauvres humains.

Dans le calme du soir, bientôt, des cris lointains Du jeune homme rêveur frappèrent les oreilles. Il ne s'en émut point; car des clameurs pareilles S'élèvent, bien souvent, du rivage ou des flots. Il marchait au hazard, songeant aux vils complots Qu'avaient faits, pour le perdre, en leur farouche haine, Ruzard et l'Indien, traînant comme une chaîne Des regrets éternels et d'inutiles jours, A peine, au souvenir de ses chastes amours, Un souris fugitif errait-il sur sa lèvre: Puis, il sentait courir le frisson de la fièvre En pensant à Lozet, cet entêté vieillard Qui lui devait la vie et fuyait son regard, Comme pour n'avoir pas à rendre témoignage Au dévoûment profond, au sublime courage De celui qu'il croyait son ennemi mortel.

Ruzard faisait toujours de son lugubre appel Retentir les échos de la rive agréable. Le fleuve était uni comme un désert de sable Lorsque nul vent ne souffle et qu'un soleil ardent Fait scintiller au loin la poussière d'argent. Le marin fit glisser sur la nappe azurée Un canot que déjà soulevait la marée; Puis, se jetant dedans, il prit un aviron Qu'il enfonça dans l'onde ainsi que l'éperon S'enfonce dans le flanc d'un coursier qui se cambre. De larges gouttes d'eau, comme des éclats d'ambre, Tombèrent de la rame, et le canot de pin Vola comme un oiseau sur le fleuve serein.

Léon vira de bord quand il fut loin de terre Et regarda longtemps, tantôt le cap austère, Tantôt la côte douce avec ses grands bosquets Où la lune jetait, comme d'ardents bouquets, Ses gerbes de rayons, ses faisceaux de lumière. Rien n'était beau déjà, dans ces temps, Lotbinière, Comme tes bords féconds qui s'inclinent, parfois, Couronnés de foins verts ou couronnés de bois; Qui se courbent en arcs; qui parfois se hérissent En vastes murs de tuf dont les pieds s'engloutissent, A chaque flux des mers, dans les profondes eaux, Et dont les noirs sommets, à travers les rameaux, Montrent, comme des nids, les blanches maisonnettes!

Au sein des ilôts muets, plus fortes et plus nettes S'élevèrent alors les voix des délateurs. Ces deux fourbes hurlaient voyant, sur les hauteurs, Les arbres et les toits rayonner à la lune Comme pour les narguer dans leur triste infortune. L'Indien regardait le grand bois des hurons; Ruzard, la Vieille-Eglise et ses beaux environs. Jamais plus en ces lieux ils ne pourront se rendre! A la gorge, déjà, la vague vient les prendre Comme l'infâme main d'un bandit sans pitié. Ils râlèrent bientôt, étouffés à moitié, Comme si le bourreau, créature infernale, Leur eut serré le cou de sa cordes fatale.

Léon, surpris enfin de ces cris répétés, Dirigea son canot sur les flots argentés Vers l'endroit où devaient, dans un péril extrême, Être les malheureux. En avançant il sème, Du bout de l'aviron, des gouttes de cristal Que la lune revêt d'un éclat sans égal. Il croit dans la pénombre apercevoir des ailes Qui fouettent le flot pur. Longues, noires et grêles, Elles ne nagent point se glissant sur les eaux, Ou volant dans les airs comme font les oiseaux. Il approche toujours, il approche sans cesse. Les simulacres d'aile avec moins de vitesse S'agitent maintenant. Il se hâte soudain Et plonge l'aviron d'une fébrile main; Car il a reconnu des hommes, ses semblables, Qui descendent, hélas! sous les flots innombrables, Après avoir jeté dans les cieux de vains cris, Après avoir longtemps de leurs longs bras meurtris Appelé du secours et repoussé les vagues. Léon éprouve alors des terreurs sombres, vagues; Il craint de ne pouvoir sauver les malheureux, Et pousse comme un trait sa nacelle vers eux. Quelle tentation, quelle idée inhumaine, Comme une ombre passa dans son âme sereine, Alors qu'il reconnut ses lâches ennemis! Ruzard et Tonkourou, dans l'espoir raffermis, Soulevaient sur les eaux leurs têtes basanées: Ces deux têtes, de loin, semblaient guillotinées. Ils élevaient leurs bras ruisselants, engourdis. Léon ne bougeait plus.—«Approche, ô Léon! dis «Que tu vas nous sauver! que ton âme pardonne!... «Oh! viens donc, par l'enfer! approche, approche! donne, «Oh! donne-nous la main pour nous aider un peu! «Ah! sauve-nous, Léon, pour l'amour du bon Dieu!...» Ainsi parlait Ruzard, et sa voix étouffée Envoyait ces mots-là dans les flots par bouffée. Léon n'hésite plus: il prend par les cheveux Et ramène vers lui, de son bras vigoureux, Le compagnon mourant de Tonkourou le traître.

Son regard adouci ne laisse plus paraître Qu'une noble pitié. Sans prononcer un mot Le huron musculeux monta dans le canot. On eut dit qu'il souffrait un horrible supplice. A retirer des flots son infâme complice Il aida le marin. Ruzard, en ce moment, Avait, demi-noyé, perdu le sentiment. Ses yeux ne voyaient plus, son oreille était sourde; Dans le fond du vaisseau, comme une masse lourde Il roula pesamment. Léon lui prit les bras, Puis il les fit mouvoir longtemps de haut en bas: Les poumons dilatés d'un souffle pur s'emplirent, Et du noyé, bientôt, les regards s'entr'ouvrirent. Qui dira ce qu'alors ces trois hommes pensifs, Voguant avec lenteur loin des sombres récifs, Sentirent se passer dans le fond de leurs âmes? Celui qu'on persécute, et qu'en de noires trames Enveloppent, hélas! depuis des jours nombreux, Sans trêve, sans merci, des hommes dangereux, Ainsi que l'araignée attentive et farouche, Enveloppe en sa toile une imprudente mouche; Celui-là, par amour, loin des yeux des mortels, Vient sauver de la mort ses ennemis cruels, Sur l'écueil redoutable où, d'un péril extrême, Ces hommes autrefois, le sauvèrent lui-même, Mais par la soif de l'or et par cupidité. Il aurait pu les voir dans leur perplexité Lui demander pardon, implorer sa clémence! Il aurait pu les voir, pleins d'une haine immense, Tous deux, fatalement, périr là sous ses yeux, Sans pouvoir l'entraîner dans l'abîme avec eux; Mais il n'oublia point, ce chrétien magnanime, Du Dieu crucifié l'enseignement sublime; Et sur les sables d'or des rivages déserts Il s'en vint déposer les deux hommes pervers.