Versos French Pamphile Le May Dernières Vengeances

French poem

Dernières Vengeances

by (1837–1918)

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Tonkourou descendit sur le bord de la rive. Il croyait que, poussé, dans son angoisse vive, Par ce mystérieux, ce suprême besoin Que l'on a de revoir le lieu qui fut témoin Ou d'un chagrin amer ou d'une ivresse douce, Léon errait non loin, ou rêvait sur la mousse. Mais il ne le voit pas. Il l'appelle. A sa voix Rien ne répond, hélas! que la vague et les bois. Souvent, aux jours passés, Léon, plein de tristesse, Et toujours poursuivi par la scélératesse Du farouche indien et du lâche Ruzard, Etait venu s'asseoir, cheminant au hazard, Sur le bord du ravin que l'humble ruisseau creuse Avant d'unir au fleuve une onde vaporeuse; Et là, loin du fracas, loin du monde indiscret, Il rêvait longuement, confiant son secret Aux arbres chevelus inclinés sur l'abîme, Au ruisseau qui rongeait, comme une dent de lime, Les sonores cailloux éboulés dans son lit. C'est là que le sauvage, à la fin, se rendit. Ecartant de la main une pesante branche, Il voit, auprès du gouffre, une ombre qui se penche. Il croit que c'est Léon, pousse de joyeux cris. L'ombre ne bouge pas. Le sauvage, surpris, S'avance vivement au bord de la falaise. Il reconnaît Ruzard.—«Léon dort à son aise «Bien que le lit soit dur et le ravin fort creux,» Dit le jeune garçon avec un rire affreux, Sitôt qu'il aperçut l'intrépide sauvage. Un horrible soupçon fît pâlir le visage Et tortura le coeur du pauvre Tonkourou. —«Misérable! dit-il.... Ah! j'en deviendrai fou!... «Es-tu donc assassin? Est-il là?... dans ce gouffre?... «Mais parle donc, Ruzard! Ah! mon Dieu que je souffre!» Et gémissant ainsi, le huron s'approcha Du cap qui surplombait, et, tremblant se pencha Pour voir si son ami gisait dans la ravine. Mais Ruzard, s'avançant alors à la sourdine, Vers l'abîme profond le pousse rudement. L'indien se dressait dans le même moment; Il jette un cri terrible; et son bras intrépide S'ouvre instinctivement, par un geste rapide, Pour parer le danger. Comme le malheureux Qui tombe dans les flots, d'un poignet vigoureux Tient jusqu'après la mort l'épave qu'il a prise; De même le huron saisit, dans sa surprise, Et d'une main de fer tient le bras de François Qui tombe et fait gémir la terre sous son poids. Entre ces malheureux une lutte commence, Terrible et sans merci, sur la ravine immense. Au dessus des cailloux Tonkourou, suspendu, S'agite dans les airs comme un hideux pendu. Ses doigts mordent Ruzard autant qu'une tenaille: Il voudrait remonter; le tuf de la muraille Se brise sous pieds et roule eu murmurant, De saillie en saillie, au fond du noir torrent. Ruzard muet, Ruzard que la frayeur atterre, Comme un boyau mordant se cramponne à la terre, Veut faire lâcher prise au terrible indien, Essaie à s'éloigner; mais il ne gagne rien, Et sous ses doigts crispés la serre s'ouvre et cède Comme sous la charrue. Appeler à son aide Ce serait avouer son forfait odieux. Et pourtant, ô terreur! la mort est sous ses yeux. Il voit là, comme un ver, son ennemi se tordre Au flanc du cap abrupt.—«Si je pouvais le mordre! «Si je pouvais couper ses maudits doigts de fer!... Se dit-il; et sa bouche eut comme un rire amer. Une froide sueur coulait sur sa figure; Il voyait à cent pieds l'onde bruyante et pure Qui jetait son écume aux cailloux anguleux. Son bras, le long du cap, retombait musculeux. Et toujours le huron, gardant sa force entière, Tenait ce bras captif dans sa terrible serre! Il attirait Ruzard vers le gouffre fatal Comme un aimant puissant attire le métal. Ruzard écume et grince on son horrible angoisse: Et sa main se déchire aux plantes qu'elle froisse.... Sa force le trahit; il se sent entraîné!... A deux pas seulement un tronc enraciné Etend avec orgueil ses vigoureuses branches. S'il pouvait les atteindre!... Oh! les écorces blanches Lui semblent des linceuls qui vont l'ensevelir!... Il conjure le ciel; il se voit défaillir; Il a froid; il est trompe; et ses mains sont enflées! Ses yeux roulent hagards; ses paupières gonflées Versent des pleurs de sang sur le sol déchiré. Il lui semble qu'au loin le jour est expiré; Que le ciel se noircit comme pendant l'orage; Que Tonkourou l'appelle et le mord avec rage, Et que le gouffre amer, avec un rire affreux, L'enveloppe, mourant, dans ses plis ténébreux!... Voyant qu'il ne peut pas échapper à l'abîme, Le sauvage s'écrie:—«Oh! viens! suis ta victime! «Viens! la mort nous attend! N'espère aucun secours!» Et Ruzard, malgré lui, glissait, glissait toujours. «Viens! disait Tonkourou, d'une voix effrayante, «Le sépulcre est profond! La rivière aboyante «Va promener nos corps enchaînés par l'amour!... «Nous sommes deux amis, mourons le même jour!... «Tenons-nous par la main! Viens! voilà notre place!»

Alors l'airain sacré retentit dans l'espace Annonçant au hameau l'angelus du midi. Ruzard jette un sanglot: dans son corps engourdi Un frisson de fureur passe comme une lave. La vague du ruisseau module un chant suave; Un rayon de soleil descend jusques au sol; Un oiseau près de lui chante en prenant son vol; Le feuillage tressaille, et la nature entière Semble, au son de l'airain, murmurer sa prière. Tonkourou fut ému. L'on vit dans son regard Un pleur de repentir. Il dit: «Adieu, Ruzard! «Pardonnez-moi, mon Dieu! comme je lui pardonne!» Et pendant que sa voix, forte et sainte, raisonne Comme un hymne d'amour jusqu'au parvis divin, Son corps tombe et se brise au fond du noir ravin. Ruzard, débarrassé du poids lourd qui l'entraîne S'éloigne en ricanant de sa peur longue et vaine.