French poem
Filii Hominum, Usquequo Gravi Corde?
by Pamphile Le May (1837–1918)
Vous demandez encore un refrain à ma muse: Elle devait ne chanter plus, Mais je l'éveillerai. Si ma voix vous amuse, Mes chants ne sont point superflus. Et vous pardonnerez au sensible poète S'il n'est pas plus gai qu'autrefois, Quand son corps est souffrant et son âme inquiète S'il a des larmes dans la voix.
Bien des cris d'allégresse et bien des plaintes vaines, Concert triste et mystérieux, S'élèvent en ces jours des poitrines humaines, Car l'on chante ou pleure en tous lieux. Fière de sa vigueur, en souriant, l'enfance Fixe les yeux sur l'avenir; La vieillesse gémit. Elle est sans espérance Et se plaît à se souvenir!
Sur l'aile du progrès le monde marche et vole. Hélas! n'erre-t-il pas un peu? Le mal ne rougit plus et l'or est une idole Qui reçoit plus d'encens que Dieu. L'heureux se divertit, le prolétaire souffre, La jeunesse rêve d'amour. Chacun fait des projets, et la mort, comme un gouffre Engloutit chacun à son tour.
De l'autre bord des mers une jeunesse obscène Se réunit pour blasphémer. L'autorité l'irrite et le Seigneur la gêne, Mais elle sait bien réclamer. Elle veut, à son tour, régler le sort du monde, Lui donner de nouveaux élans, Et le faire sortir de ce sentier immonde Où Dieu l'a tenu six mille ans.
O jeunesse aveuglée! ô jeunesse stupide Qui demandes la liberté Et qui crois, pour l'avoir, que ta main homicide Doive immoler l'autorité! Qui veut que l'homme libre, approchant de la bête Ne reconnaisse aucune loi, Et que, dans son orgueil, il ne courbe la tête Devant Dieu, ni devant le roi!
Un jour l'on te verra, jeunesse sacrilège, Frapper avec férocité Cette société qui t'aime et te protège Par crainte ou par impiété. Les princes deviendront tes premières victimes S'ils ne te mettent pas de freins; Car leur indifférence ouvre d'affreux abîmes Et Dieu leur sondera les reins!
Mais tout n'est pas blasphème. Et, pendant qu'au sarcasme Se plaît la sotte vanité, L'univers a des voix pleines d'enthousiasme Qui chante la divinité. Et c'est ce poids sacré jeté dans la balance Qui tient l'équilibre en tout temps; Car le ciel en faveur de la douce innocence Épargne les impénitents.
Qui sait ce que Dieu garde aux nations du monde? Car peuples comme individus Ont leur âge d'épreuve où leur grandeur se fonde Et passent des sentiers ardus. Ils ont leurs missions souvent grandes et belles, Puis ils descendent au cercueil, Honnis, s'ils ont failli; s'ils ont été fidèles On s'en souvient avec orgueil.
O peuple Canadien, pour toi les jours d'épreuve Ont-ils assez été nombreux, Ou faudra-t-il encor que ton beau sol s'abreuve De ton sang noble et généreux? Tes ennemis sont forts, mais ton courage est ferme Et ton nom, couronné d'honneur. Et ton passé nous dit que tu portes un germe D'indépendance et de grandeur.
Meurs sous tes fiers drapeaux ou gagne la victoire Et mérite d'être immortel! Nouveau peuple de Dieu, tes succès et ta gloire Ne tomberont qu'avec l'autel. Ta jeunesse est ardente, avide d'héroïsme; Qu'elle aime sa langue et sa foi! Qu'elle aime le travail et craigne l'égoïsme, Un jour elle te fera roi!