Versos French Pamphile Le May Histoire D'un Ange

French poem

Histoire D'un Ange

by (1837–1918)

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Un vent d'hiver soufflait. Sur les campagnes nues La neige avait semé ses flocons argentés, Et l'étoile irisait de ses molles clartés Le firmament d'azur où flottaient quelques nues. La ville, d'où montait un bruit continuel, Allumait, tour à tour, ses brillants réverbères; Et la nuit commençait, la nuit des grands mystères, La nuit sublime de Noël!

Dans les beffrois altiers et les humbles tourelles Les cloches balançaient des accords merveilleux; Car c'est dans cette nuit que leurs chants sont joyeux Et que leurs douces voix deviennent solennelles. Bien des pauvres humains, lassés de leur labeur? Et courbés sous le poids d'une nouvelle année, Croyaient voir refleurir leur jeunesse fanée Et songeaient encore au bonheur!

Cette nuit vit l'amour remplacer la vengeance, Le pardon relever le coupable soumis; Elle vit l'union de bien des ennemis; Elle vit, sous le chaume où régnait l'indigence, Les coeurs se rassurer contre le lendemain; Elle vit la douleur sécher ses tristes larmes, Chaque bouche sourire avec de nouveaux charmes Chaque front prendre un air serein!

L'automne, en s'en allant, laissait, sur son passage, Un parfum de bonheur doux et mystérieux. Le riche et l'indigent levaient ensemble aux cieux Un coeur rempli d'amour, un esprit sans nuage. La paix et l'allégresse habitaient les palais; La joie et l'abondance étaient dans les chaumines; Et rien n'était plus gai que les voix argentines Des enfants réjouis et frais.

Dans le deuil cependant une de ces demeures Était plongée, hélas! depuis quelques moments! Sous les lambris dorés des beaux appartements? Le désespoir sonnait de lamentables heures: Une petite voix faiblement murmurait, Au milieu du silence, une plainte légère. Et puis de temps en temps sanglotait une mère, Car son jeune enfant se mourait.

Suspendus avec art, de beaux rideaux de soie Enveloppaient son lit de leur moelleux contours; Les pieds, sans bruit, foulaient des tapis de velours. Mille objets curieux dont il faisait sa joie N'avaient rien maintenant qui put l'émerveiller; Et les jolis cheveux, dont ses épaules rondes Naguère gentiment portaient les boucles blondes, Flottaient épars sur l'oreiller.

Les ressources et l'art d'une ville savante Pour sauver un enfant se virent épuiser; Ils n'empêchèrent pas un fil de se briser, Un mot sombre et fatal de semer l'épouvante! Le chagrin d'une mère et son puissant amour Ne purent pas, non plus, retenir auprès d'elle Cet être bien-aimé qui tendait sa jeune aile Pour voler au divin séjour.

Elle était à genoux au chevet de la couche, S'efforçant, pour calmer son douloureux transport, De sourire à l'enfant que lui prenait la mort. Elle baisait son front et sa petite bouche: Elle lui fredonnait un suave refrain; Lui disait que bientôt il irait aux vallées Prendre des papillons, ces douces fleurs ailées Qui naissent avec le matin.

Soudain l'enfant sourit en rejetant son lange, Et l'on ne sentit plus battre son petit coeur. Sur sa lèvre entr'ouverte ainsi qu'une humble fleur Un soupir expira. Quelque chose d'étrange Paraissait imprimer à son front radieux Une vive surprise unie à l'allégresse; Et ses beaux yeux d'azur semblaient fixés sans cesse Sur un objet mystérieux,

Venu, sur un rayon, des voûtes immortelles, Un ange, enveloppé dans un voile éclatant, S'avançait vers l'alcôve où reposait l'enfant. Ses regards étaient purs comme des étincelles. A son épaule une aile à l'éclat sans pareil S'agitait, comme au vent une fraîche corolle, Et son front, couronné d'une ardente auréole, Resplendissait comme un soleil.

Pendant qu'avec amour le messager céleste S'inclinait sur le nid, tout petit et soyeux, D'où ne s'élevait plus nul ramage joyeux, Et que sur sa poitrine, avec un tendre geste, Il appuyait le front de son nouvel ami, Un froid mortel saisit la mère infortunée: Son adorable enfant l'avait abandonnée, S'était à jamais endormi!

Cependant, déployant ses deux ailes de flamme, L'ange prit son essor vers les parvis sacrés. Il flotta mollement dans les airs empourprés Comme un cygne de neige au sommet d'une lame. Et, pendant qu'il portait l'objet de son amour, En triomphe, bien loin d'une patrie ingrate, Il mit à ses côtés une rose incarnate Cueillie au terrestre séjour.

Et le petit enfant, dans sa joie ignorante, Demande que sa mère avec lui monte aux cieux Il fixe, tour à tour, un regard anxieux Sur son guide céleste et la rose odorante Qui repose toujours près de son coeur aimant. Mais l'ange, souriant de son inquiétude, Le presse sur son coeur avec sollicitude Et lui fait ce récit charmant.

Apprends, ô mon ami, que le ciel à la terre Par de touchants rapports a voulu se lier; Qu'il voit ce qui s'y passe et ne peut l'oublier. Les longs tourments de l'homme et sa joie éphémère Au ciel trouvent toujours un écho solennel. Sur la terre l'amour bien vite, hélas! s'épuise; Dans le ciel, au contraire, il croit, se divinise; Dans le ciel il est éternel!

Dans un pauvre quartier de cette grande ville Dont, au dessous de nous, tu vois luire les toits, Et dans un gîte obscur se trouvait, autrefois, Un petit orphelin souffreteux et débile. Il n'avait pas connu la suave pitié, Et, dans l'âpre chemin d'une existence aride, Jamais la charité n'avait servi de guide A son faible et timide pié.

Tous les mornes ennuis et toutes les misères Qui ne viennent à vous que sur l'aile des ans, Et dont l'enfance ignore, au moins, les traits cuisants, Broyaient son jeune coeur dans leurs nombreuses serres! Au matin de la vie, il en voyait le soir. Pour nourrice il avait l'indigence au sein maigre, Pour unique héritage il cueillait un mot aigre Quand il passait sur le trottoir.

Trop faible pour prier, n'ayant nul camarade Qui voulut près de lui demeurer un moment, Il voyait tous ses jours s'écouler tristement. Bien souvent il mettait son pauvre front malade, Comme un roseau brisé, dans ses petites mains; Appelant le sommeil qui le fuyait sans cesse, Il laissait, bien souvent, sa tête avec tristesse Tomber sur ses grossiers coussins,

Son esprit s'égarait en des rêves étranges: Il s'imaginait voir de lointaines forêts, Des choeurs mélodieux et des ombrages frais; Il s'imaginait voir, échappés à leurs langes, Des bambins tout roses courir sur le gazon, Égrener, dans les airs, les sous de leurs voix gaies, Et traîner derrière eux l'aubépine des haies En retournant à la maison.

A peine se glissait, dans cette rue obscure Où vivait, délaissé, le petit orphelin, Le bienfaisant rayon d'un ciel pur et serein. Quand l'air chaud de l'été ranimait la nature, Cet air que vous aimez, qui n'a rien d'accablant Dans les riants bosquets qui vous prêtent leur ombre, Suffoquait le petit sous son toit bas et sombre Ou sur le pavé tout brûlant.

Par un jour des plus beaux que le ciel vous envoie, Tout chantait dans les airs, la ville était tout bruit, Il sortit de nouveau de son triste réduit, Et, d'un pas chancelant, suivit la grande voie. Il arriva tout près d'un superbe jardin Qu'entourait avec grâce une ceinture en pierre: Au milieu s'élevait une maison princière Dont l'aspect l'arrêta soudain.

Là se berçaient au vent des arbres gigantesques Dont les rameaux formaient plus d'un antre vermeil, Où jouaient, tour à tour, et l'ombre et le soleil. Des guirlandes de fleurs tombaient en arabesques Et caressaient le front d'un enfant gracieux. Des fontaines lançaient, en ruisselantes gerbes, Les ondes de leur sein qui tombaient sur les herbes Avec des bruits harmonieux.

L'orphelin avança sa figure amaigrie A travers les barreaux de la porte de fer. Il contempla longtemps cette ondulante mer De verdure et de fleurs, de bois et de prairie Qui s'offrait tout à coup à ses regards surpris. Dans ses heures de paix, dans ses rêves de rose, Jamais il n'avait vu si ravissante chose Sourire à ses jeunes esprits.

Vous étiez à jouer dans les larges allées; Votre petite main jetait des fleurs en l'air; Et puis de votre bouche un rire frais et clair S'échappait tout à coup, quand les fleurs effeuillées Retombaient en flocons sur vos jolis cheveux. Là de cette maison se trouvait l'espérance Car vous étiez gardé dans la magnificence Et l'on veillait sur tous vos jeux.

Du seuil de la maison, cependant, la servante, Lasse d'apercevoir ce front pâle et vilain, Alla tout droit trouver le petit orphelin, Et, lui jetant un sou d'une main méprisante, Lui dit avec rigueur de bientôt s'en aller. Et quand il entendit cette parole dure, De ses grands yeux rêveurs sur sa maigre figure Des pleurs se mirent à couler.

Mais votre coeur d'enfant si naïf et si tendre Fut touché de ces pleurs qu'un enfant comme vous Répandait, sans pourtant ressentir de courroux. Et, laissant là vos jeux, vous êtes allé prendre Une éclatante fleur, la plus belle du lieu, Et vous êtes de suite, avec un gai visage, Venu la lui donner, à travers le grillage, En lui disant un doux adieu.

L'aspect de cette fleur, son merveilleux arôme, Le charme de ce mot sensible et généreux, Pour l'esprit désolé du petit malheureux Furent, en ce moment, comme un céleste baume. Lui que tous accueillaient avec des mots d'aigreur, Il ressentit alors une joie inouïe: Il garda, dans sa main, la rose épanouie, Et le tendre mot, dans son coeur.

Puis il s'en retourna, palpitant d'espérance, Dans son pauvre réduit. Pauvre!... oh! non! désormais Il est tout inondé de douceur et de paix! Car les rêves sacrés de l'innocente enfance, L'amour et le repos, le bonheur et l'espoir, Sur la couche paisible où le petit sommeille Voltigent par essaims à la lueur vermeille Des étoiles d'un calme soir!

L'aurore n'avait point du chevet solitaire Chassé la vision; et le pauvre petit, Plus faible que la veille, avait gardé le lit. Avait-il entendu les riches de la terre Lui parler, dans un rêve, avec calme et bonté, Que tout fut, ce jour-là, d'une douceur extrême? Oh! c'était cette fleur dont le charme suprême Eloignait toute anxiété!

Il souriait toujours en regardant la rose, Et bien qu'il vit tomber, dans sa débile main, Une par une, hélas! les feuilles de carmin! —Faut-il donc voir périr une aussi belle chose!... Ma fleur, tu renaîtras, dit-il, dans ses transports. Le lendemain matin, lorsque, dans la mansarde, L'aube laissa glisser sa lumière blafarde La rose et l'enfant étaient morts.

Apprends, mon bien-aimé, que notre Maître Auguste Ne dédaigne jamais les bonnes actions; Que l'amour pur qui naît dans les afflictions, Sous le ciel orageux de votre monde injuste, En Dieu se fortifie et devient éternel; Et que les purs esprits créés dans la lumière Conservent à jamais, dans son ardeur première L'amour né comme eux dans le ciel.

Ainsi l'ange parlait à l'enfant de la terre, Puis il penchait son front sur le fardeau charmant Qu'il pressait dans ses bras avec ravissement. Et l'enfant, étonné de ce nouveau mystère, Interrogeait des yeux le brillant ciel d'azur Qui devant lui s'ouvrait avec tant de délice, Et la magique fleur dont l'éclatant calice Lui versait un parfum si pur.

Et l'Ange, souriant, reprit bientôt encore: —Le Seigneur m'a permis de vous aller chercher Avant que le malheur ne soit venu toucher, De son souffle mortel, vos jours à leur aurore, Avant que le péché n'ait souillé votre coeur; Car j'étais l'orphelin auquel, dans sa misère, Vous daignâtes offrir cette rose si chère Avec un mot plein de douceur.

Et, dans cette cité dont avait parlé l'ange, Au fond du cimetière, un superbe tombeau Avait été construit du marbre le plus beau. Il se voila de fleurs d'une richesse étrange Sitôt que du printemps le vent tiède souffla. Et, près de ce sépulcre émaillé de verdure, Était une autre tombe, humble, petite, obscure... Nul ne savait qui dormait là!