Versos French Pamphile Le May Homme et Ours

French poem

Homme et Ours

by (1837–1918)

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En ces jours déjà loin les bois étaient profonds; De leurs bras musculeux les vigoureux colons N'avaient pas abattu tant de forêts superbes; Les champs étaient petits mais se couvraient de gerbes; Les fauves abondaient; et les loups dangereux Poussaient souvent, la nuit, des hurlements affreux; Les ours, pendant l'été, sur les troupeaux paisibles, Venaient fondre, grognant, et de leurs dents terribles Déchiraient les brebis, et parfois les taureaux. Mais avec ces derniers les combats étaient beaux, Et le vainqueur, toujours, payait cher sa victoire: Il traînait loin des siens et sa coûteuse gloire, Et ses flancs déchirés d'où le sang dégouttait.

Un blanc troupeau d'agneaux paisiblement broutait D'un pâturage gras l'herbe soyeuse et drue, Près des lieux ou Lozet conduisait la charrue. Tout à coup le vieillard entend un cri plaintif: Il relève la tête, en cherche le motif. Il voit fuir, sur le pré que le matin parfume, Les agneaux bondissant comme des flots d'écume.

Un ours brun les poursuit. Et, dans les alentours, Les troupeaux effrayés de ses grognements sourds, Relèvent, à la fois, leurs têtes inquiètes. Déjà l'ours furieux atteint les pauvres bêtes. De sa patte velue il écrase, aussitôt, La plus grasse brebis qui jette un long sanglot; Il la mord à la gorge et sa gueule enflammée Se remplit des lambeaux d'une chair animée. Lozet se précipite, oublieux du danger, Vers l'animal cruel dont il veut se venger. Il brandit dans sa main une pesante hache. Mais l'ours le voit venir. A regret il s'arrache Au repas somptueux qu'à peine il commençait. Lozet n'avait point peur et toujours avançait. L'ours, debout comme un homme, attend, ferme à sa place, Cet ennemi nouveau qui soudain le menace: Il fixe sur Lozet ses deux grands yeux ardents: De longs flocons de laine accrochés à ses dents Retombent tout autour de sa gueule sanglante. Il broie, en murmurant, une chair pantelante, Et sa mâchoire énorme est pareille aux étaux Où le noir forgeron vient presser les métaux. Déployant sa vigueur, croyant, dans son courage, Qu'il peut fendre la tête à l'animal sauvage, Lozet abat sur lui sa hache d'un bras vif. D'un coup de patte adroit l'animal attentif Fait voler l'instrument au loin sur la prairie, Et détourne le coup qui menaçait sa vie. Lozet sentit le froid dans ses veines courir; Il comprit qu'il allait au même instant mourir.

L'ours hésitait pourtant; mais ses yeux pleins de flammes, Ses dents qui se montraient comme de fines lames Témoignaient des fureurs qui l'animaient alors. Et le vieillard tremblait. Il faisait des efforts Pour s'éloigner un peu de l'animal féroce; Mais l'ours le fascinait. Sa peur était atroce. Il voulut reculer; l'animal avança. Il jeta de hauts cris; l'ours longuement grinça. Il n'osait se pencher pour ramasser sur l'herbe Sa hache perdue. Et, comme une immense gerbe, Les arbres, devant lui, semblaient tourbillonner. Il avait le vertige, entendait résonner Mille bruits effrayants à ses pauvres oreilles. Jamais homme, ici-bas, n'eut de frayeurs pareilles. Il se souvint de Dieu, fit un signe de croix: Il retrouva la force et l'espoir à la fois, Et s'enfuit en courant sur la pelouse humide. Il n'avait pas encor, d'une jambe rapide, Franchi plus d'un arpent, qu'il se sentit soudain Dans sa course arrêté comme par une main, Mais une main horrible, une main formidable Qui l'écrasa, mourant, au pied d'un vieil érable. Au même instant, hélas! pareilles à des clous Qu'enfonce le marteau dans le coeur des bois mous, D'impitoyables dents s'enfoncèrent sanglantes, A travers ses habits, dans ses chairs palpitantes. La douleur, aussitôt, lui rend le sentiment; Il jette une clameur. Un long rugissement Comme un funèbre écho répondit à sa plainte L'ours bondit, à son tour, de douleur et de crainte.

Un grand lambeau de chair tombait sur son museau; L'oeil était arraché. Comme l'eau d'un ruisseau Le sang coulait à flot de l'horrible blessure; L'animal bondissait sur le champ de verdure Cherchant quel malheureux l'avait ainsi surpris. Les bois retentissaient de ses lugubres cris.

Cheminant au milieu des parfums de la plaine, Humant du frais matin la douce et pure haleine, Le malheureux Léon s'était enfin rendu Jusqu'aux lieux où Lozet, au travail assidu, Se hâtait de finir un second labourage. Il entrait dans le clos quand il vit le courage Du vieillard qui frappait de son faible instrument Le fauve carnassier. Il courut vivement; Mais Jean Lozet avait, tout à coup, pris la fuite, Et l'ours s'était lancé, rapide, à sa poursuite. Léon, courant toujours, ramasse sur le pré La hache du vieillard déjà de près serré Par l'animal sanglant. Il voit l'instant horrible Où l'homme va tomber sous la griffe terrible Du vorace ennemi qui cherche à s'en nourrir. Il arrive au moment où Lozet va mourir, Sans être remarqué de l'homme ou de la bête, Avec force il abat sa hache sur la tête De l'ours qui pousse alors un long mugissement. Et recule d'un pas par un vif mouvement, Et sans peur, de pied ferme attend la bête fauve, Pendant que Jean Lozet, tout effrayé, se sauve. L'ours blessé l'aperçoit et s'élance vers lui, Gueule ouverte, oeil en sang. Mais le jeune homme a fui, Par un détour rusé, jusques à la clôture Qu'il franchit d'un seul bond. Dans sa bouillante allure Le féroce animal, par la rage étourdi, Sur les perches de cèdre, à son tour, a bondi. Mais la clôture tremble et s'affaisse et se casse; Et, perdant son élan, le fauve s'embarrasse Et tombe sur le sol. Alors, terrible et prompt, Un nouveau coup de hache ouvre en deux parts son front. Lorsque Jean Lozet vit le péril disparaître Il revint vers Léon.—«Je dois le reconnaître, Dit-il, d'un air ému, «sans vous je serais mort; «Nous sommes quittes donc, car vous m'aviez fait tort.» —«J'ai fait ce que tout autre aurait fait à ma place; «Vous ne me devez rien. Que tout mon corps se glace «Et que j'aille aussitôt paraître devant Dieu, Dit Léon, «si depuis que j'habite ce lieu «Je vous ai fait du mal d'une âme volontaire.» Mais Lozet, de la main fait signe de se taire, Et, sans plus lui parler, retourne à sa maison.

Léon était surpris et voyait sa raison Chanceler à l'aspect d'une pareille haine. Il dirige ses pas, ou plutôt il se traîne Sous l'érable feuillu qui vit tomber Lozet. Le soleil, déjà haut, dardait un chaud reflet Sur le champ vaporeux et dans la forêt sombre: Et pour l'homme rêveur agréable était l'ombre. Sur l'herbe longue et fraîche il s'étend mollement, Et dans son désespoir il pleure amèrement.