French poem
L'aveugle de Lotbinière
by Pamphile Le May (1837–1918)
Sur le riant rivage où s'endort l'onde pure, Au pied d'un peuplier où la brise murmure A l'approche du soir, Un vieillard au front chauve et sillonné de rides, Aux lèvres sans souris, tremblantes et livides, Vient quelquefois s'asseoir.
Sa fille à ses côtés, sur l'herbe molle et dense, Aussi pure qu'un lis, l'oeil brillant d'innocence, Lui parle sur les cieux: A ses jours d'amertume elle donne des charmes, Elle essuie, en priant, les douloureuses larmes Qui tombent de ses yeux,
Thérèse n'est plus jeune, et son âme naïve Pour son Dieu seulement d'une tendresse vive Garda la douce ardeur: Jamais pour le jeune homme elle n'eut un sourire; Dans son humble regard en vain l'on voudrait lire Le secret de son coeur.
Le vieillard ne voit plus le soleil qui se lève, Ni la vapeur des monts qu'un frais zéphyr enlève, Ni les champs diaprés! Il ne voit point, non plus, l'épi qui se balance, Les bois mystérieux ni l'oiseau qui s'élance Vers les cieux empourprés!
Car le doigt du Seigneur a touché sa paupière. Comme une lampe éteinte est resté sans lumière Son orbite profond. Et les hommes ont dit: «Voyez le misérable Qui nous trompa longtemps par sa ruse exécrable, Comme Dieu le confond!»
Mais l'Aveugle est en paix et garde le silence Pendant qu'on le poursuit, le provoque et lui lance Des traits envenimés; Il ne refuse point, dans sa triste infortune, De supporter la haine et l'ardente rancune D'ennemis animés.
Et quand la mâle voix de la cloche sonore A bénir le Seigneur, au lever de l'aurore, Invite le mortel, L'Aveugle, tous les jours, au temple solitaire S'en vient à pas tremblants, égrener son rosaire Au pied du saint autel.