Versos French Pamphile Le May L'orgie

French poem

L'orgie

by (1837–1918)

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Cette nuit pour plusieurs fut une nuit horrible. Lozet ne dormit point, et son humeur terrible Ne se laissait calmer par aucune raison. Il craignait maintenant qu'on brûlât sa maison. —«Où peut, se disait-il, s'arrêter la vengeance «De cet homme maudit, de cette affreuse engeance!» Il dit à sa Louise:—«Eh bien! cruelle enfant, «Est-ce donc qu'aujourd'hui ton amour le défend! «Vois-tu quel homme indigne a longtemps pu te tendre, «Par son air orgueilleux et son langage tendre, «Un piège redoutable autant que séduisant!» Et la naïve fille, en son amour puisant Une audace nouvelle, une espérance auguste, Répondit au vieillard:—«Ne soyez pas injuste. «Pardonner au coupable, ô mon père, c'est mieux «Que marquer l'innocent d'un sceau calomnieux.» Le vieillard irrité marchait à pas rapides: Il fronçait les sourcils; ses traits étaient livides. Il fait, d'un pied brutal, voler avec fracas Son fauteuil de bois mou qui se brise en éclats. Et la chaise en tombant blesse la jeune fille. Louise ne dit rien, mais une larme brille Comme une perle blanche au fond de son oeil noir. L'irascible Lozet se laisse aussitôt choir Sur un banc qui s'adosse à la cloison obscure, Et cache dans ses mains sa farouche figure.

Dans une autre maison un trouble alors pareil Loin des yeux fatigués chassait le doux sommeil. Un jeune homme marchait dans sa chambre modeste; Sa main, de temps en temps, faisait un sombre geste, Comme un geste d'horreur, un geste de dégoût. Il s'arrêtait parfois, et là, tout seul, debout, pressait contre sa lèvre une croix humble et sainte. De son coeur désolé s'échappait une plainte.

Ce jeune homme, c'était Léon le beau marin. Grande était sa surprise et profond son chagrin. Il savait les discours que Lozet, dans l'angoisse, Avait dit aux échos de toute la paroisse; Il savait les soupçons que l'imprudent vieillard Avait, dans sa fureur, semés à tout hazard. Et que pourrait-il dire, et que pourrait-il faire Pour prouver qu'il n'est point un lâche incendiaire? Déjà la calomnie, à la clarté des cieux, Distillant de sa langue un venin odieux, A préparé la voie à d'autres calomnies. Il parlera, c'est vrai: ses paroles honnies Feront peut-être, hélas! sourire de pitié Ceux qui gardent encor pour lui de l'amitié. Il veut que cette épreuve enfin soit la dernière: Il veut laisser enfin la rive et la chaumière Où l'a jeté, jadis, le plus fatal destin. Mais il pense à Louise, et son coeur incertain Entre deux sentiments hésite et se partage. De la fuir pour toujours aura-t-il le courage? Puis elle, en son esprit, le croit-elle innocent? L'aimera-t-elle encore? ou bien, obéissant Aux ordres rigoureux de son aveugle père, Voudra-t-elle oublier un amour éphémère Dans les bras palpitants de l'infâme Ruzard. Pendant que sur la croix il lève son regard, Demandant de la force à l'auguste victime, Revient à son esprit cet entretien intime Dont il avait, le soir, entendu quelques mots, Alors qu'il rencontra, renouant leurs complots, Ruzard et le sauvage. Il passe dans son âme Un éclair merveilleux, un vif rayon de flamme Qui déchire soudain l'épaisse obscurité Et fait luire à ses yeux l'affreuse vérité. Ces hommes, il le sent, ont juré dans leur haine, De le perdre à jamais. Si maintenant il traîne Sur ces bords étrangers des jours pleins de douleurs, Eux seuls ont préparé ces éternels malheurs. Ils ont du vieux Lozet surpris la confiance; Ils ont, dans tous les coeurs, semé la défiance. Et pour mieux écraser leur ennemi commun, Pour éloigner, plus tôt, ce rival importun, Ils n'ont pas reculé devant un crime infâme. Il comprend, aujourd'hui, tout le fil de leur trame, Leurs sourds agissements et leurs rapports divers: Mais comment, du vil front de ces hommes pervers, Comment faire tomber le masque? Il s'agenouille, Et, pour ses ennemis que l'injustice souille, Il prie avec ferveur, s'en remettant à Dieu Du soin de faire, un jour, éclater, en ce lieu L'innocence du juste, et la honte des traîtres.

Entrez dans ce taudis où trois infâmes êtres, Réunis par la crainte et pour le mal ligués, Ouvrent sinistrement leurs regards fatigués Par une longue orgie, une coupable veille. Sur le flanc, tout près d'eux, repose une bouteille. Autour d'un feu mourant ils sont assis tous trois. Déjà vos yeux surpris ont vu plus d'une fois, Au fond du même bouge, à la même gamelle, Ces deux hommes méchants et leur sale femelle. C'est la vieille Simpière et c'est François Ruzard; C'est le sombre Huron plus rusé qu'un renard. Ils chantent tous ensemble et tous trois ils sont ivres: Leurs discordantes voix sonnent comme des cuivres; Et puis, dans leur ivresse, ils se tendent les bras Et jurent de s'aimer jusqu'au jour du trépas; Et des pleurs d'alcool roulent dans leur paupière: On les voit rire aussi d'une étrange manière. —«Je l'avais prédit moi: j'ai bien lu sur tes mains,— Roucoula la sorcière entre deux gais refrains,— «Il ne te fallait rien, rien de plus que l'audace, «Mon bon petit François.—«Oui, la vieille est sagace, Reprit, d'un ton moqueur, le sombre Tonkourou, «Mais elle aime à parler.—«Comme un vilain hibou «Le sauvage muet se cache sous les feuilles.» —«Et c'est dommage, aussi, femme, que tu ne veuilles «Te taire et te cacher. Sans t'en douter tu peux «Nous faire, par ta langue, un jour pendre tout deux.» —«Oh! le peureux! le lâche! exclama la sorcière.» —«Tais-toi! car ma main pèse et ta face grossière «En a déjà, tu sais, baisé les larges doigts.» —«La paix! mes bons amis, dit à son tour François. «Notre affaire va bien; oui, tout marche à merveille.» —«Oui, reprit le Huron; mais cette infâme vieille «Fera bien de se taire et d'avouer que moi, «Moi seul j'ai tout conçu, presque tout fait, sans toi. «Qui parla le premier du hardi sauvetage «Dont le prix ne fut pas, tu sais, mon seul partage? «Cet hiver, du marin j'ai conté tant de mal «Que Lozet le chassa comme un vil animal; «Et l'autre jour encor, ta main trop engourdie «N'aurait pas, je le gage, allumé l'incendie.» —«Je vous dois, Tonkourou, tout mon futur bonheur, «Et je veux, de nouveau, jurer sur mon honneur «Que j'aurai, pour vos soins, beaucoup de gratitude.» —«Je n'ai pas, crois-le bien, de grande inquiétude; «Si jamais, oublieux, tu voulais me tromper, «Tonkourou prouverait qu'il sait encor scalper.» —«Déjà je vous l'ai dit, et ma parole est ferme, «De Lozet vous aurez la moitié de la ferme, «Aussitôt qu'un notaire aura fait le contrat.» —«Le contrat par lequel le plus grand scélérat «Deviendra l'héritier du plus noble des hommes.» —«C'est drôle, mais Lozet nous veut tel que nous sommes; «Et nous serons bientôt de sa fille l'époux.» —«Et tu ne seras point un mari trop jaloux: «Ton rival va partir. Tu sais que tout le monde «Le fuit, en ce moment, comme une bête immonde: «On le montre du doigt; on dit que l'imposteur «S'est fait incendiaire autant que séducteur.»