Versos French Pamphile Le May La Calomnie

French poem

La Calomnie

by (1837–1918)

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Comme un vorace oiseau dont les griffes sanglantes Déchirent des brebis les chaires pantelantes; Comme un torrent fougueux bondissant de son lit Arrache, entraîne, et brise, avec un affreux bruit, Les arbres et les fleurs, les maisons et les haies; Et comme une vipère infuse dans les plaies Que fait sa dent cruelle un terrible venin; Ainsi la calomnie ouvre sur nous, soudain, Une aile frémissante, une implacable serre; Sa voix a des échos comme un coup de tonnerre; Elle déchire, mord et réduit en lambeaux Les plus belles vertus et les noms les plus beaux. Rien n'est tenu secret; et les sombres nouvelles Volent de toutes parts sur de rapides ailes. Dans nos cantons nouveaux, nos paroisses, nos bourgs, Où chacun connaît bien les gens des alentours, Où tous semblent former une infime famille, La langue du méchant à son aise distille Son venin redoutable; et l'humble charité Défend à peine, hélas! la sainte vérité! Déjà chacun savait de quelle ardente flamme Le jeune naufragé sentait brûler son âme; Chacun savait aussi de quel heureux retour Etait enfin payé ce virginal amour.

Bien des femmes jugeaient Louise téméraire Et la blâmaient tout haut de ce qu'elle osait plaire A ce jeune étranger.—«L'aimera-t-il longtemps? «Disaient-elles alors. Quand viendra le printemps, «Il ira parcourir de lointaines contrées «Où de pauvres enfants déjà se sont montrées «Trop sensibles, peut-être, à ses tendres discours. «Les jours de volupté pourraient bien être courts, «C'est notre idée à nous, pour la crédule fille. «C'est dommage, pourtant, car elle est bien gentille.» Les meilleures, parfois, s'entretenaient ainsi; D'autres prenaient souvent un ton moins radouci.

François et le huron avaient bien fait leur oeuvre: Ils pouvaient s'applaudir de leur noire manoeuvre. Une rumeur, un bruit se répandait surtout, Venant d'en haut, d'en bas, volant, glissant partout, Sombre comme un oiseau qui vit dans les ténèbres, Vague comme ces flots et ces spectres funèbres Que nos yeux fatigués voient danser dans la nuit. Et l'on se répétait, à l'oreille, ce bruit Qui faisait tressaillir et qu'on jurait de taire. Le premier qui le dit sut en faire un mystère; Nul ne le connaissait: il ne se trouvait pas. Et le secret maudit qu'on s'était dit tout bas Etait bien plus connu, plus choyé, plus immonde Que si le son du cor l'eut fait connaître au monde.

«—Le foyer de Lozet sera déshonoré,— Disaient les gens mauvais d'un air tout éploré, En se réjouissant dans leur âme hypocrite:— «Cela ne surprend point: la chose était écrite. «Et le vieux gémira de son aveuglement; «Mais il sera trop tard. Si le gars seulement «Veut bien ne pas laisser cette enfant qu'il affronte «Seule au milieu de nous avec sa triste honte.»

Parmi les plus ardents à déchirer l'honneur, A noircir les vertus, à saper le bonheur Du noble capitaine et de l'humble Louise, Etait la Déverique, une grosse payse. Pourtant on la voyait à l'église souvent, Tout auprès du balustre, à genoux en avant.

Comment donc expliquer sa coupable conduite? Comment se faisait-il qu'elle volait de suite, En sortant du saint temple, au seuil de ses voisins Pour de la calomnie épandre les venins? Le Dieu de charité seul se fera son juge. Il sourit au pécheur quand il cherche un refuge Entre ses bras divins; mais il est sans pitié Pour qui met sur sa haine un voile d'amitié.

La Déverique, un jour, prenant un air austère, Alla frapper au seuil de l'humble presbytère. Elle fit au curé le récit long et clair De toutes les rumeurs qui circulaient dans l'air. Le curé fut saisi d'une profonde angoisse: Le scandale jamais dans sa bonne paroisse N'aurait été si grand. Au pied des saints autels Il épancha son âme et, ses chagrins mortels.

Déjà plus d'une fois des langues indiscrètes Avaient dit à Lozet que les amours secrètes De sa fille imprudente et d'un aventurier Qui ne voudrait jamais, bien sûr, se marier, Apporterait le trouble en sa maison paisible; Et le vieillard, toujours, s'était montré sensible Aux avertissements de ses prudents amis. Profondément pieux, fidèlement soumis Aux conseils comme aux lois de la divine Eglise, Il avait en horreur l'homme qui scandalise Ou par lâche faiblesse ou par perversité. Il tremblait d'en venir à la nécessité De refuser asile à son jeune et brave hôte. Plutôt que de charger son âme d'une faute, Pourtant, il le fera, si ses yeux vigilants Ne peuvent surveiller assez les jeunes gens. La mère, plus sensible au bonheur de sa fille, Voyait sans se troubler l'hôte de le famille Rechercher l'amitié de la charmante enfant. Elle ne trouvait rien de ce que Dieu défend Dans ces tendres rapports entre deux jeunes âmes. Elle souriait même à ces fidèles il flammes Qui prenaient chaque jour plus d'éclat et d'ardeur; Et quand Lozet lui dit, un soir, avec candeur, Qu'il faudrait séparer, à cause du scandale Que déjà, par malheur, la paroisse signale, Les jeunes amoureux, elle se moqua bien. De ce monde qui parle et, ne sait jamais rien.

Lozet ne voulait pas traiter avec rudesse Cette naïve enfant dont la vive tendresse L'avait tant consolé dans ses longues douleurs. Souvent il se cachait pour répandre des pleurs. Il demandait au jour de fuir avec vitesse Et d'emporter enfin sa mortelle tristesse. Il tâchait de chasser tous ces pensers amers Qui s'agitaient en lui comme les flots des mers. Du vaisseau de Léon il regrettait la perte, Et l'hospitalité d'un si bon coeur offerte Aux deux navigateurs. Il ne parlait que peu; Passait des soirs entiers seul au coin de son feu, Fumant toujours sa pipe et remuant les cendres.

Il suivait du regard les orbes, les méandres Que formait la fumée en montant au plafond. S'enveloppant ainsi d'un nuage profond, Avec son front pensif et comme inexorable, Il semblait Jupiter le grand dieu de la fable.

Plus d'une fois Louise avait vu du vieillard Le regard s'assombrir, comme sous le brouillard S'assombrit du coteau la riante verdure. Elle avait remarqué sur sa noble figure Un souffle de tristesse, une étrange pâleur. Sou esprit inquiet redoutait un malheur: Un pressentiment vague agitait sa pensée. L'âme de son vieux père était-elle offensée De cet amour nouveau qu'elle redoutait tant? L'était-elle, surtout, de ce refus constant Que la vierge chérie opposait aux demandes Du fidèle Ruzard? Ses peines étaient grandes; Son instinct toujours sûr ne la décevait pas! Un fatigant ennui s'attachait à ses pas; Dans une voie obscure elle était engagée; Entre deux sentiments désormais partagée, Elle était indécise. Elle avait des remords Quand, vers l'un de ces deux sentiments purs et forts, Elle inclinait enfin son âme virginale. Et l'amour de Léon et l'amour filiale Etaient les deux amours qui partageaient son coeur.

Ruzard était content: il se sentait vainqueur, Car Lozet, de nouveau, lui faisait bien comprendre Qu'il voulait le nommer bientôt du nom de gendre. Il savait le succès de son projet damné: Et pourtant tout encor n'était pas terminé. Il souriait d'avance en songeant à la peine Qui remplirait un jour l'âme du capitaine; En songeant qu'il serait, aux yeux de tous, affreux Comme la bête fauve on le sale lépreux.