French poem
La Chanson des Colons
by Pamphile Le May (1837–1918)
Comme un rideau se lève au théâtre enfiévré, S'est levé le jour. Haut, et puissamment ouvré, Ouvré par Dieu lui-même, un cap, sortant des ombres, Paraît fermer les eaux. Le fleuve, en stances sombres, Exhale au pied du roc, impassible témoin, Son éternel regret de n'aller pas plus loin.
Alors le ciel entend une clameur de joie. La corvette frémit; et la flamme de soie Frissonne allègrement au faîte du grand mât. On évoque la France; on pleure; le coeur bat; La voix des matelots s'adoucit et caresse; Aux baisers du soleil l'onde s'endort d'ivresse, Et les oiseaux, ravis, planent au firmament.
Bientôt un chant naïf monte du bâtiment Et, tour à tour, les fronts rembrunis par le hâle, Vers le ciel où s'en va le couplet simple et mâle, Se dressent radieux. En disant sa chanson, Le colon voit mûrir la future moisson.
«Passe comme un coursier sur le flot qui te berce, Fier vaisseau! Vents, soufflez! La terre où nous allons Est vierge. Mais, demain, la charrue et la herse Feront germer nos blés dans ses riches vallons. Pour tromper l'ennui, la souffrance, Tout gaîment alors nous dirons: —C'est encor du pain de la France Qu'à l'automne nous mangerons.»
J'entends le cri des bois où l'Indien se cache, Le sifflement des arcs, la plainte du désert. Nous allons au travail. Il faut que notre hache Ajoute une voix sainte au profane concert.
Et comme cela nous soulage Et nous fait aimer nos travaux, De penser à ceux du village Qui ne bûchent que des fagots!
De nos calmes labeurs que l'Indien se moque, S'il l'ose!... Dès demain nous serons des guerriers. Tes colons n'aiment pas, France, qu'on les provoque, Et leur calleuse main sait cueillir des lauriers.
Prendre le fusil, la faucille, Triste couplet et gai refrain; Mais qu'on laboure ou qu'on fusille, Il faut y mettre de l'entrain.
Nous sommes des semeurs... à d'autres la javelle! Nous bâtissons des nids que l'amour peuplera. Nos descendants auront une France nouvelle, Quand le lis de chez nous, hélas! s'effeuillera!
Si jamais un décret suprême, France, nous séparait de toi, Crois-le, nous garderions quand même Ton parler doux, ta vive foi!