French poem
La Cigale Orgueilleuse
by Pamphile Le May (1837–1918)
Le soir d'une chaude journée, Au milieu d'un jardin fleuri, Pour célébrer son hyménée— Car elle avait pris un mari— Une brillante libellule Donna, paraît-il, un grand bal. Or, l'avis n'en fut point verbal; Mais écrit, selon la formule, Par une gracieuse main, En lettres d'or sur parchemin. On vit arriver à la fête, Portés sur la brise du soir, Les guêpes à la fine tête Et les bourdons au corset noir; On vit les actives abeilles Avec des rayons de miel doux Qu'elles mirent dans les corbeilles Des jeunes et charmants époux; Et l'on vit, en files égales, Les phalènes et les cigales, Les midas et les papillons. Cela formait des tourbillons D'une splendeur incomparable; Et jamais bal plus mémorable Ne fut donné dans un jardin. La pourpre, l'or, l'azur, la soie De toute part mêlaient soudain, Parmi les doux éclats de joie, Dans les airs leurs brillants reflets.
On chanta de joyeux couplets: Les danses furent animées, Le dîner, fort dispendieux. On y but la boisson des dieux Dans des corolles parfumées. Et chose assez rare, partant, Chacun s'en retourna content.
Non pas! Voilà que je m'abuse. Une cigale eut du regret Et s'en revint toute confuse Se cacher dans son nid discret. C'est qu'elle avait été saisie D'une profonde jalousie En voyant que tous les regards Se fixaient sur la taille fine D'une frigane sa voisine.
—On eut eu pour moi des égards, Tout tristement se disait-elle, Si ma tournure était plus belle. N'importe; on dira, quelque jour, Reprit-elle avec arrogance, Que je suis comme faite au tour Et que j'ai beaucoup d'élégance.
Et, là-dessus volant au loin, Elle cueillit un brin de foin Pour se faire un léger corsage. Elle se serra fortement, Ne mangea plus que rarement Et montra toujours gai visage, Pour dissimuler tout à fait Le mal cruel qui l'étouffait. Car une pareille ceinture Pour un insecte délicat— J'en donne le certificat— Etait une affreuse torture.
Elle perdait son embonpoint, Elle était déjà gracieuse Et se montrait malicieuse Envers celles qui n'avaient point, Comme elle, une taille élancée. Elle disait dans sa pensée, En se serrant de plus en plus: Ne suis-je pas plus élégante Que cette frigane intrigante? Vain supplice! espoirs superflus! Au premier bal de la prairie, En dansant un vif cotillon, Elle tomba soudain sans vie Dans les bras d'un vieux papillon.
Cigale que l'orgueil domine, Mieux vaut santé que bonne mine.