French poem
La Corneille et la Grive
by Pamphile Le May (1837–1918)
La grive est d'une humeur sauvage et d'un coeur tendre; Elle aime la retraite et res'e au fond des bois: C'est là qu'elle nous fait entendre Des sons aussi moelleux que les sons du hautbois. La corneille, au contraire, Dont la voix est si laide et l'esprit si rusé, Semble surtout se plaire Près de l'homme civilisé. Peut-être qu'après tout elle se croit de force A lutter quelquefois de finesse avec lui; L'orgueil est une amorce, Même pour l'oiseau d'aujourd'hui.
Quoiqu'il en soit, une corneille Qui n'avait pas mauvaise oreille Et ne manquait pas de bon sens, Honteuse de ses laids accents, Eut une idée originale.
Or, la voilà qui prend son vol, Et, rasant le sol D'une aile matinale, Elle se rend à la forêt, S'enfonce loin et puis arrive Sur un érable vert où nichait une grive.
—Il y va de ton intérêt, Dit-elle à l'oiseau solitaire, Quitte ce désert sombre. Il vaut autant se taire Que de chanter ainsi quand personne n'entend. Viens, je connais des lieux où l'on sera content D'applaudir, mon amie, à ta voix merveilleuse, La pauvrette écouta la corneille orgueilleuse Et se laissa persuader. Au milieu d'un jardin, en lissant leur plumage, On les vit, peu d'instants après, se hasarder.
—Fais maintenant ton doux ramage, Dit la corneille, et cache-toi Pour qu'on ne puisse pas te prendre, Seule je vais m'exposer, moi, Et je t'avertirai si l'on vent nous surprendre.
La grive obéit sur le champ, Et son doux chant Attira sur les lieux une foule nombreuse. La peureuse S'était fort bien cachée; on ne la voyait pas. On voyait seulement la corneille méchante Qui simulait, sans embarras, Les gestes d'un oiseau qui chante Et se gaudit. Ce fut elle qu'on applaudit.
Beaucoup chantent ainsi par la bouche des autres, Qui ne sont pas des oiseaux. Ils ont un air heureux. A défauts de talents ils empruntent les vôtres: Ils expriment pour nous ce qu'on pense pour eux.