Versos French Pamphile Le May La Courtisane

French poem

La Courtisane

by (1837–1918)

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Le curé vénérable et son jeune malade, Le soir de chaque jour, dans une promenade, Allaient des prés fleuris aspirer les senteurs. La campagne a partout des aspects enchanteurs, Sur nos coteaux boisés comme au bord de nos fleuves, Qu'elle se vête encor de ses parures neuves, Ou qu'elle se dépouille et jette ses atours Comme une courtisane empressée aux amours.

Léon ne souffre plus. De larges cicatrices Comme des veines d'ambre ou comme les caprices Qu'un nouveau tatouage eut brodés sur son corps, Redisent sa valeur et les nombreux efforts Que firent, bien armés, les anglais pour le vaincre. Il veut partir. Le prêtre essaie de le convaincre Du bonheur qu'il aurait, lui l'antique pasteur, A garder près de lui, sous son toit protecteur, L'enfant qu'il a sauvé des mains des infidèles, Le héros qu'il a pu soustraire aux lois cruelles D'un peuple trop jaloux de son autorité. Mais le jeune Léon craint l'inactivité; Son esprit souffre encor. Les blessures de l'âme Ne trouvent pas souvent le merveilleux dictame Qui les pourrait guérir. Il voudrait oublier: «Je vais laisser bientôt le toit hospitalier «Où j'ai connu les soins d'une amitié bien pure, Dit-il au vieux pasteur; «mais partout, je le jure, «De votre charité j'aurai le souvenir.» Le prêtre répondit:—«Je ne puis retenir «Dans ma calme retraite, en mon humble hermitage, «Le flot qui doit courir de rivage en rivage, «L'oiseau qui n'est point fait pour la captivité.» Il se fit un silence. Au loin l'obscurité Comme un voile de deuil tombait sur les campagnes: Dans les flots noirs des cieux se baignaient les montagnes.

Léon prit la parole après un court moment: —«Racontez-moi, dit-il, ô mon père, comment «Le ciel vous a conduit dans la sainte carrière «Où votre humble existence a coulé presque entière; «Car vous m'avez promis, et non pas vainement, «Ce récit qui peut être un haut enseignement.» —«Asseyons-nous ici sur ce tronc plein de mousse, Reprit le vieux curé. «Le sentiment s'émousse: «Naguère je pleurais en songeant à ces jours, «A ces jours de jeunesse étincelants d'amours; «Mais sous les cheveux blancs l'esprit enfin se glace; «Le brûlant souvenir et s'éloigne et s'efface.... «J'aimais, j'étais aimé.... La vierge que j'aimais «Etait un peu coquette et ne manquait jamais, «Au temps du carnaval, de paraître en soirée. «De tous les jeunes gens elle était adorée. «Les aimait-elle tous? N'en aimait-elle aucun? «C'était-là son secret. Or dans le sort commun «J'étais enveloppé sans que je m'en doutasse. «Mais comme l'usurier avec bonheur entasse «Dans son coffre de fer ses belles pièces d'or, «Je gardais dans mon coeur, comme un divin trésor, «Les sourires joyeux et les tendres paroles «Que la trompeuse enfant à ses lèvres frivoles «Laissait parfois venir quand nous étions tous deux. «Je voyais mes rivaux se jalouser entre eux: «Je riais en secret de leur vaine espérance. «J'étais un peu poëte, et mon air de souffrance «Lui plaisait, disait-elle, et la faisait rêver. «Nous admirions souvent ensemble le lever «Du soleil qui dorait le sable de la rive, «Et nous disions qu'ainsi notre amour pure et vive «Allait dorer toujours notre existence aux champs. «Ses beautés m'inspiraient de mélodieux chants «Qu'elle m'écoutait dire en palpitant d'ivresse, «On peut-être d'orgueil. J'avais de la richesse; «Ou plutôt j'attendais de mes riches parents «Un superbe héritage, au moins cent mille francs. «J'étais heureux enfin; j'étais même égoïste. «Tous les heureux le sont, c'est une chose triste. «J'étais aimé, mon fils, d'une autre douce enfant «Qui rougissait toujours et tremblait en parlant. «Elle était bien jolie, à l'ouvrage formée, «Et je ne sais pourquoi je ne l'ai pas aimée. «Mais l'amour, quel mystère! et qui dira jamais «S'il est un heureux don on bien un don mauvais? «Un jour la pauvre enfant osa me laisser lire «Le secret qui jetait son coeur dans le délire. «Je feignis de ne pas la comprendre. O Seigneur! «Comme elle a du souffrir de honte et de douleur! «J'ai vu ses pleurs couler. Loin de notre paroisse «Elle fut dans le cloître enfouir son angoisse. «Je ne la revis plus. Et quelques mois après, «Elle dormait, hélas! à l'ombre des cyprès.

«Et j'étais entraîné dans les plaisirs du monde: «J'allais, tourbillonnant comme une épave immonde, «Sur des flots attirés par un gouffre sans fond. «J'avais pour cette femme un amour bien profond: «Je voulais l'épouser. Sa main me fut promise. «J'étais fou de bonheur comme un homme que grise «La coupe débordant d'un vin tout généreux. «Un soir, tout enivré de mes projets heureux, «J'entre dans un bocage au bord de la rivière. «La feuille avait encor son odeur printanière, «Les oiseaux se cachaient dans leurs chauds nids de foin. «J'entends un rire frais qui s'égrenait non loin. «Mon sang, au même instant, se glace dans mes veines. «J'essaie à m'assurer que mes craintes sont vaines, «.Que je suis un jaloux, que cette molle voix «N'est peut-être pas celle, après tout, que je crois. «J'avance avec lenteur. A peine si la mousse «Sous mes pas chancelants, rend une plainte douce. «J'entends gazouiller bas, comme si les oiseaux «N'osaient plus confier leurs amours aux roseaux. «Ma tête bourdonnait, mon âme était serrée. «Que vis-je alors, ô ciel! Une lame acérée «M'aurait fait moins de mal en me perçant le coeur «Que m'en fit le regard de mon rival vainqueur. «Ma jeune fiancée était là palpitante.... «Elle jurait d'aimer, mais d'une foi constante, «Au moment où près d'eux je m'élançai soudain, «Le garçon jovial qui lui tenait la main! «Ce que je dis alors dans ma folle souffrance «Mon esprit aveuglé n'en eut pas souvenance. «Je voulus oublier cette cruelle enfant: «J'essayai de la fuir. Partout, à chaque instant, «Elle était sur mes pas et cherchait ma présence. «Elle feignit si bien la peine et l'innocence; «Elle parut m'aimer d'un amour si jaloux, «Que je tombai bientôt encore à ses genoux. «Je voyais arriver le jour de l'hyménée.... «Ma famille, en ces temps, fut, hélas! ruinée. «J'étais devenu pauvre; oui, mais j'aimais encor. «J'étais presque content: «Ce n'est pas pour mon or, «Disais-je, qu'elle m'aime et puis qu'elle m'épouse....»

«A quelques jours de là, sur la verte pelouse, «Elle se promenait au bras d'un laid vieillard, «Un vieillard veuf et riche... Et puis, un peu plus tard, «Jurant d'être fidèle, elle devint sa femme. «Le dégoût remplaça l'amitié dans mon âme. «Elle osa me revoir, me parler de sa foi.... «Elle osa dire haut qu'elle n'aimait que moi; «Elle osa mendier.... Mais taisons cette honte! «Elle fit du scandale; et plus d'un joyeux conte «Du vieillard dédaigné redit le triste sort. «J'aurais, en ce temps-là, Léon, bénit la mort. «La réflexion vint; la sagesse, avec elle. «Alors, pour se venger, cette femme infidèle «Publia que j'avais offensé sa pudeur. «Elle eut de faux témoins qui dirent la grandeur «Du crime dont j'étais, suivant eux, bien capable. «Chacun le voyait bien, je n'étais pas coupable, «Et nul ne redoutait pour moi de châtiment: «Mais un juge pervers pensa différemment. «L'on devina pourquoi: cette femme était belle. «Je me levai plus fort. Une vive étincelle, «Une flamme divine avait touché mon coeur: «Je dis adieu, mon fils, à ce monde trompeur.

«Je pourrais bien ici terminer cette histoire. «Sur moi-même j'avais remporté la victoire: «Je sentais le néant de mes affections. «Dieu nous ramène à lui par les afflictions. «Cependant je dirai ce que fut cette femme «Qui m'avait enlacé dans sa perfide trame. «La campagne pour elle était comme un cercueil; «Il lui fallait la ville où le luxe et l'orgueil «Peuvent se déployer et fasciner la foule. «Comme un arbre pourri l'honneur bientôt s'écroule «S'il n'est pas étayé par la sainte vertu. «Cette femme imprudente, un jour, le croirais-tu? «Renia son époux et se fit courtisane. «Tu la connais, Léon, cette fille profane «Qui s'attache aux cités comme la lèpre au corps; «Cette fille sans foi contre qui les plus forts «Ne peuvent jamais rien s'ils ne prennent la fuite; «Cette fille sans Dieu qu'une funeste suite «De hontes, de plaisirs savourés sans remords «A rendue incrédule et jetée en dehors «De la société que le Christ a fondée. «Tu connais, mon enfant, la fille débordée «Qui loue à qui les veut ses charmes avilis. «Elle ne rougit plus. Dans son oeil faux tu lis, «Sous un rayon menteur, la froideur de son âme; «Car son coeur n'aime plus et son corps seul s'enflamme. «Sirène dangereuse elle sort vers le soir, «Se glisse dans la foule, aime à se faire voir. «L'or brille sur sa gorge et les fleurs, sur sa tête. «Sa démarche est lascive: elle semble inquiète; «Car elle veut surtout qu'on la regarde un peu, «Que sa désinvolture allume un nouveau feu. «Comme un oiseau de proie elle plane, elle flaire... «Et la victime à qui l'impudique a su plaire «Ira d'un pas craintif, à l'heure du repos, «Vers ces tristes maisons dont les honteux échos «Arrivent au dehors par immondes bouffées! «Dans les bras palpitants de ses trompeuses fées «Combien vont oublier leurs plus sacrés devoirs! «Jeunes gens et vieillards dans les impurs boudoirs «S'enivrent des baisers et du vin des orgies! «Mais bientôt leur front pâle, à l'éclat des bougies, «Laisse voir que le sang, appauvri, mésusé, «Fait battre un coeur vieilli dans un corps épuisé! «Je m'oublie à parler de ces choses pénibles, «Dit le prêtre; et comment serions-nous insensibles «A ce triste fléau qui sape, en vérité, «L'édifice divin de la société? «La femme dont je conte en ce moment la vie «Fut longtemps recherchée, admirée, applaudie. «Sa beauté se fana comme la pauvre fleur «Que dévore, au désert une ardente chaleur. «Les amants oublieux ignorèrent sa porte. «Puis elle disparut. On dit qu'elle était morte.

«Un jour, longtemps après, j'étais en mission; «Je marchais sous les bois, plein de compassion «Pour les pauvres humains qui sont hors de l'Eglise «Et qu'avec tant d'amour le prêtre évangélise. «La nuit allait venir et j'étais fatigué. «Je vis un toit d'écorce assez loin relégué «Du village indien où je devais me rendre, «Bien que je fusse alors accoutumé de prendre «Mon sommeil sur la mousse à l'abri d'un sapin, «Je voulus, cette fois, attendre le matin «Dans le calme wigwam dressé sur mon passage. «Une affreuse pâleur dut couvrir mon visage, «Un grand cri m'échappa quand j'entrai sous ce toit. «Est-ce un spectre infernal que mon oeil aperçoit? «M'écriai-je soudain en reculant de crainte. «Le fantôme riait. Sa lèvre était empreinte «Des traces de l'orgueil et de la volupté. «Et je ne parlais plus: j'étais épouvanté. —«Tu reconnais encor dans la pauvre cabane, «Tu reconnais toujours la fière Marianne, «Dit l'insolent fantôme, en s'approchant de moi.» —«Je ne connais jamais qu'une femme sans foi! «Répondis-je à ce dieu de mes jeunes années» —«Les blancs ne voulaient plus de mes grâces fanées, «J'ai suivi, par colère, ici, je ne sais où, «Les pas d'un indien, le grand chef Tonkourou» «Tonkourou!» dit Léon bondissant de son siège, Et son front devint blanc comme un flocon de neige. —«Ce nom, dit le vieux prêtre, est-il connu de toi? «Pourquoi cette pâleur et pourquoi cet effroi?» —«Continuez, mon père, ajouta le jeune homme, «Et dites-moi comment cette femme se nomme.» Et le prêtre reprit: «Je voulus, en ce lieu, «Parler à cette femme et de l'âme et de Dieu, «La faire réfléchir sur sa conduite folle: «Elle rit aux éclats de ma sainte parole. «L'indien se levant me montra la forêt, «Et me dit de partir, car il n'était pas prêt «A perdre des amours dont son âme était fière... «Cette femme avait nom Marianne Simpière! —«Simpière! dit Léon, «Tonkourou l'indien!... «Ces malheureux, mon père, oh! je les connais bien!... «Et naguère ils étaient ensemble à Lotbinière: «Ils avaient sous les bois leur ignoble chaumière. «Tonkourou! c'est ce traître avec qui mon rival «Se ligua si longtemps pour me faire du mal! «C'est cet homme étonnant qui, changeant de nature, «Fit soudain succéder le bienfait à l'injure! «Cet espion rusé dont hier je parlais «Qui vint jusques ici combattre les anglais! «Elle, la courtisane, autrefois tant altière, «Elle jette des sorts et passe pour sorcière....» —«Cette femme a souillé le nom de son époux. «Le sien n'est pas connu. Venue un jour chez nous «Avec d'autres enfants de l'Irlande captive, «Elle avait pris le nom de sa mère adoptive, «Ajouta le curé. Que Dieu, dit-il encor, «Que Dieu lui fasse grâce! O triste amour de l'or, «O triste vanité, voilà bien votre ouvrage! «Mais entrons, mon cher fils, j'entends gronder l'orage. «Nous nous sommes longtemps amusés à causer. «Voici venir la nuit, allons nous reposer.