French poem
La Dernière Heure
by Pamphile Le May (1837–1918)
Mille insectes vêtus de transparents corsages, Luisent comme des fleurs sur le sillon fumant, Traînent à leurs greniers quelques graines sauvages, S'abreuvent de rosée ou gazouillent gaîment.
Les rameaux de la vigne, où circule la sève, Versent l'ombre autour d'eux, sur le champ diapré, Et le trèfle odorant avec grâce relève, Au milieu du gazon, son beau front empourpré.
Le bouvreuil, en sifflant une cantate douce, Vole de cime en cime, au bord de la forêt; Ou, pour tisser son nid, cueille des brins de mousse Emportés par le vent sur le tiède guéret.
Les Hurons matineux, que la sueur inonde, Ensemencent leurs champs, sans autre anxiété Que celle de savoir si la glèbe féconde Sera jaune d'épis au soleil de l'été.
De leur retraite, alors, les Iroquois farouches S'élancent en poussant d'épouvantables cris. La flamme est dans leurs yeux, l'outrage, dans leurs bouches. Ils cernent les Hurons désarmés et surpris.
Dans cet affreux combat, c'est l'autour qui se noie Dans le sang généreux des timides agneaux. C'est le tigre altéré qui déchire et qui broie Les cerfs inoffensifs qui boivent aux ruisseaux.
Le Huron, expirant, de son sang tiède arrose Le grain qu'il a jeté dans le nouveau sillon; Et le cruel vainqueur avec orgueil repose, Sur son pâle cadavre, un regard de démon.
Les cris et les sanglots de ce peuple qui meure, Retentissent au loin, sur l'onde et dans les bois. Les mères sur leur sein pressent l'enfant qui pleure, Et vers le champ de mort s'élancent à la fois.
La hache au dur tranchant, et la flèche sifflante, Frappent sans les troubler ces chrétiens aux coeurs forts. Et la bande iroquoise, un moment chancelante, Recule de terreur, mais double ses efforts.
En vain, peuple martyr, ton courage s'embrase, L'ennemi t'emprisonne en un cercle fatal. Tel un cruel boa dans ses orbes écrase Le taureau mugissant qui broute au fond du val.
Le vieux chef, malgré tous, se précipite et tombe... La mort bientôt fera son lugubre monceau... Deux frères ont hélas! trouvé la même tombe, Comme ils n'eurent tous deux que le même berceau.
Là, des femmes du bourg, Ondina, la plus belle, Ondina dont l'oeil noir semblait toujours rêver, Le sein percé deux fois d'une flèche mortelle, Meurt auprès de l'époux qu'elle a voulu sauver.
Ainsi l'on voit tomber quand le rameau se casse, Les doux fruits que l'été commençait à mûrir; Ainsi, près des ruisseaux, sous l'orage qui passe, Deux superbes iris se penchent pour mourir.
Cependant les Hurons de toute part succombent. Ceux qu'épargne la hache, hélas! sont enchaînés. Sous le tranchant scalpel les chevelures tombent... Et les crânes scalpés sous les pieds sont traînés.
Joyeux, ivres de sang, les Iroquois partirent, Cachant leurs prisonniers au fond de leurs canots. Des hauteurs de Québec les Blancs les entendirent... Ils chantaient, en ramant, leurs exploits infernaux.