French poem
La Descente du Richelieu (1)
by Pamphile Le May (1837–1918)
Vois-tu, près de la ville, Dans cette anse tranquille, Ce superbe bateau, Avec sa longue chaîne Et son beau mât de chêne Plus haut que le coteau?
Sur la vergue sa voile, De la plus blanche toile, Est roulée avec soin. Et la brise déploie Son pavillon de soie Qu'on reconnaît de loin.
Ce matin, à l'aurore, Il sillonnait encore, Incliné sur le flanc, La petite rivière Où ma vieille chaumière Mire son toit tout blanc.
Mais le vent favorable Fit courir sur le sable Un sillon murmurant, Le bateau, voile ouverte, Entra dans l'urne verte Du vaste Saint-Laurent.
Sur le gaillard d'arrière Assis avec mon frère Vieux marin de vingt ans, Les yeux vers le rivage, J'écoutais le ramage Du vent dans les haubans.
Oh! que j'aimais la brise Et l'onde verte ou grise Modulant des accords! Voix tendres, angéliques, Hymnes et saints cantiques Que répétaient les bords.
Ces brises qui frémissent, Ces vagues qui gémissent Et s'en vont tour à tour, C'est l'homme qui soupire, Qui chante, pleure, expire Et passe sans retour?
Près d'un roc qu'il évite Le bateau glisse vite Et vogue en plein milieu: «A genoux!» dit mon frère, «A genoux! téméraire: «Voici le Richelieu!»
Et le fleuve, en écume Comme un volcan qui fume, Bouillonnait sur recueil. Un bruit sourd et sublime S'élevait de l'abîme Comme d'un noir cercueil.
Et, pour prier la Vierge, Sur le pont de la berge Nous étions à genoux. Chaque parole sainte Semblait chasser la crainte Et l'écueil loin de nous.
Mon âme était émue Comme un flot où remue Quelque rayon des cieux; Ma voix était tremblante, Une larme brûlante S'échappait de mes yeux.
Touchant et saint usage D'un peuple heureux et sage Sois cher aux matelots, Tant que l'écueil perfide Du Saint-Laurent limpide Tourmentera les flots!