French poem
La fenaison
by Pamphile Le May (1837–1918)
O les vives chansons qui montent des prairies! L'exquise senteur du foin mûr! O les rameaux en fleurs, les vertes draperies Qui flottent sous un ciel d'azur!
Sur la forêt lointaine, Sur la vive fontaine, Glissent des rayons d'or, Et vers la grève humide L'alouette timide Prend un joyeux essor.
Avec sa faux tranchante, Pendant que l'oiseau chante Dans le buisson fleuri, Le paysan agile Retourne au pré fertile Où le trèfle a mûri.
Et le foin plein d'arôme Sur le sol qu'il embaume Se couche frémissant, Comme sur le rivage Le frêle jonc sauvage, Sous le flot incessant.
O les vives chansons qui montent des prairies! L'exquise senteur du foin mûr! O les rameaux en fleurs, les vertes draperies Qui flottent sous un ciel d'azur!
Dans la forêt vermeille Cependant se réveille L'harmonieux pinson, Et prenant sa volée, Sur la route voilée Il sème sa chanson.
Et la fraîche rosée Qui s'était déposée Sur le rameau mouvant, Du verdoyant feuillage S'échappe, à son passage, Comme au souffle du vent.
Et l'on dirait que l'aile De l'humble philomèle, Dans ses doux battements, Fait pleuvoir sur les herbes Les scintillantes gerbes De mille diamants.
O les vives chansons qui montent des prairies! L'exquise senteur du foin mûr! O les rameaux en fleurs, les vertes draperies Qui flottent sous un ciel d'azur!
La jeune paysanne Qui s'avance et ricane, Tient dans sa brune main Une fourche de saule, Et sur sa ronde épaule Un vase d'eau tout plein.
La coquette églantine Semble moins purpurine Que n'est sa joue alors; Un corsage de toile Avec chasteté voile Les grâces de son corps.
On dirait qu'elle rêve Lorsque sa main soulève Des trèfles empourprés, Et, qu'à chaque, secousse, Une odeur neuve et douce S'exhale des verts prés.
O les vives chansons qui montent des prairies! L'exquise senteur du foin mûr! O les rameaux en fleurs, les vertes draperies, Qui flottent sous un ciel d'azur!
J'entends, par intervalle, Comme un bruit de cymbale Qui retentit pressé; Pour affiler sa lame Que le silex entame Un faucheur s'est dressé.
Il a pris toute humide, Dans le vase limpide, La pierre au rude grain, Et d'une main précise Sur l'acier qu'il aiguise La promène grand train.
En se contant fleurettes, Les gars et les fillettes Munis de leurs râteaux, Amassent, desséchée, L'herbe d'hier couchée Par la mordante faux.
O les vives chansons qui montent des prairies! L'exquise senteur du foin mûr! O les rameaux en fleurs, les vertes draperies Qui flottent sous un ciel d'azur!
Satisfait de l'ouvrage Qu'il fait avec courage Depuis que l'aube a lui, Le faucheur sur la plaine De temps en temps promène Ses yeux autour de lui.
Sur sa faux il s'appuie, Et de sa main essuie Son front tout ruisselant, Car une brise chaude Sur le pré d'émeraude Se lève d'un vol lent.
Et, le long des clôtures, Les pesantes voitures Que traînent les boeufs roux Amènent, à la grange, Le foin mûr qui s'effrange Aux épines du houx.
O les vives chansons qui montent des prairies! L'exquise senteur du foin mûr! O les rameaux en fleurs, les vertes draperies Qui flottent sous un ciel d'azur!
La vive sauterelle Sur la tige nouvelle Découpe son profil, La libellule rase De son aile de gaze Les aigrettes du mil;
Et, d'une ardeur égale, Le grillon, la cigale Jettent des cris joyeux; Elle, dans la lumière, Le grillon, sous la pierre Qui le dérobe aux yeux.
Ainsi l'humble chaumière Et la maison princière Ont des chants de bonheur; Et que nul ne s'étonne, Car c'est une oeuvre bonne Que l'oeuvre du Seigneur.
O les vives chansons qui montent des prairies! L'exquise senteur du foin mûr! O les rameaux en fleurs, les vertes draperies Qui flottent sous un ciel d'azur!