Versos French Pamphile Le May La Fenaison

French poem

La Fenaison

by (1837–1918)

Listen in the reader

Souffle! souffle, zéphyr! Oh! j'aime ton murmure, Les bois qui font danser leur jalouse ramure Comme les flots d'argent de nos fleuves houleux! Souffle! car le soleil nous brûle de ses feux! Les travailleurs ont chaud, là-bas, dans la prairie: L'eau coule sur leur front. Dans la plaine fleurie Ton haleine a trouvé mille parfums nouveaux. Et c'est la fenaison! Sous la mordante faulx Tombe par rangs serrés le foin rempli d'arôme.

Au milieu de son champ, pareil à ce fantôme Par lequel les graveurs représentent la mort, Le vieux Lozet fauchait. Jadis son bras plus fort, Quand le sol était plan, couchait, dans la journée, Un arpent et demi de l'humble graminée. Aujourd'hui la faulx pèse, et le champ est plus grand. Sur le front du vieillard quelle sueur s'épand! Il taillait de l'ouvrage, alors, pour trois faneuses, Et nul n'aurait pensé que c'étaient des flâneuses: Les fourches allaient vite. Une seule, aujourd'hui, Une seule faneuse est au champ avec lui; C'est Louise. Elle porte un grand chapeau de paille, Un mantelet léger qui se plisse à la taille, Un jupon de droguet qui laisse apercevoir Un soulier de cuir rouge, un bas de coton noir. Une larme, parfois, vient sillonner sa joue Pendant qn'avec la fourche elle lève et secoue, Pour les faire sécher, et le trèfle et le foin. Elle est toujours rêveuse et sa pensée est loin. Reviendra-t-il jamais, mon Dieu! celui qu'elle aime! Est-il mort! Tonkourou, par quelque stratagème Que son esprit pervers, un jour, aura rêvé, L'a-t-il, pour le mieux perdre, aux anglais enlevé? Doit-elle, maintenant, éteindre dans son âme L'adorable rayon de sa première flamme? Et doit-elle oublier l'ami qui ne vient pas? Tout en rêvant de même, elle suit, pas à pas, Le faucheur recourbé qui se hâte à l'ouvrage.

Il fait chaud. Vers le soir pourrait gronder l'orage. On entend, par moment, dans les prés d'alentour, Les faneuses chanter et rire tour à tour. On entend retentir sur la faulx qui s'affile La pierre que promène une main prompte, habile. Et lorsque le soleil, l'horloge de nos champs, Annoncera midi, les calmes habitants Viendront à leur maison prendre un repas modeste.

Le vieux pilote Auger, fuyant la vie agreste S'était, dès le printemps, embarqué de nouveau. La terre l'ennuyait, il se plaisait sur l'eau. Mais avant de laisser la rive hospitalière, Il voulut revenir encore à Lotbinière, Pour voir, pour embrasser, Louise son enfant, Pour voir aussi Léon qu'il aimait presque autant. Sa surprise fut grande et grande aussi sa peine Quand il apprit le sort du jeune capitaine, Sa fuite, dans la nuit, avec cet indien Dont personne de là ne savait encor rien. Après avoir pressé sur sa poitrine émue La gracieuse enfant qu'il n'avait pas revue Depuis un an au moins, il se rendit à bord. Et le vaisseau cingla vers la terre du Nord.

Les chevaux attelés sur les grandes voitures S'en viennent lentement en longeant les clôtures. Sur la charge de foin haute comme un rocher Un gars alerte et vif, assis, fait le cocher. Et l'essieu de bois crie en tombant dans l'ornière. Et le trèfle empourpré laisse à chaque barrière Une vive guirlande, un radieux feston Où vient se reposer le bruyant hanneton.

Ruzard serra ses foins, ce jour-là, de bonne heure: Il referma sur lui sa tranquille demeure Et vint aider Lozet, qui charriait tout seul. La faneuse attendait à l'ombre d'un tilleul Le retour du vieillard. Selon l'accoutumée, C'est elle qui foulait la charge parfumée. Ruzard s'approcha d'elle avec un doux souris: —«N'auras-tu donc jamais, dit-il, que du mépris «Pour celui qui t'adore et te reste fidèle «Malgré son désespoir?—«Puis-je t'aimer, dit-elle? «Peut-on deux fois aimer avec le même coeur? —«Je t'aime et c'est, Louise, assez pour mon bonheur! «Léon ne viendra plus, pourquoi toujours l'attendre? «Le fin sauvage et lui ne semblaient pas s'entendre; «Ils feignaient se haïr, et pourtant, tu le sais, «Ils s'étaient entendus pour tromper les anglais.... «Léon te trompait-il?—Ah! Lozet ton bon père, «S'est plaint de lui souvent: il ne l'estime guère.... «Le marin acclamait les hommes dangereux «Qui méprisent les rois et se liguent contre eux. «Il n'a pas écouté les conseils de nos prêtres.... «Les rebelles sont tous hypocrites ou traîtres....» Et Louise écoutait ce langage nouveau Promenant sur le foin les dents de son râteau. Sa tête était baissée, et les ombres du saule Couvraient d'un voile frais son front et son épaule.

Lorsque Lozet revint il reconnut de loin Ruzard qui s'empressait à ramasser le foin: D'un mouvement de joie il ne put se défendre: «Je l'aurai, pensa-t-il, oui, je l'aurai pour gendre!» Et, fouettant son cheval, chantant une chanson, Il arriva bientôt près du jeune garçon. Jusques au soir bien tard, dans la grange élevée Sur les débris fumants par l'active corvée, Ils serrèrent tous deux les bottes de foin mûr. L'étoile reluisait sur le front d'un ciel pur; Dans les yeux de Ruzard brillait la convoitise; La douleur se calmait dans l'âme de Louise.