Versos French Pamphile Le May Le Broyage

French poem

Le Broyage

by (1837–1918)

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Les jours s'écoulent vite, avec eux l'on s'envole. Le passé, déjà loin, n'est plus qu'une auréole Qui couronne le front d'un astre disparu.. Nous aimons à revoir le chemin parcouru Comme de l'avenir à soulever le voile; Le regret c'est la nuit et l'espoir c'est l'étoile.

C'est encore l'automne; et les bois dépouillés Etendent au soleil leurs grands rameaux mouillés Par le givre des nuits qui se fond en rosée. Une tardive fleur par la vague arrosée Se regarde mourir et veut briller encor. La forêt a plié son éclatant décor Comme fait un acteur quand est fini le drame. C'est le temps du broyage. Une brillante flamme Que vient alimenter un sec et dur sarment S'élève tout à coup dans un enfoncement. Un ruisseau, tout auprès, roule ses eaux mutines. Sur un large échafaud formé de perches fines, Au-dessus du foyer, le lin est étendu Et sèche sous les soins d'un gardien assidu.

Quelle est près du ruisseau cette troupe joyeuse? Entre toutes qu'elle est la plus balle broyeuse! La plus belle est Louise. Ah! son oeil est mutin! Nul collier ne s'enroule à son cou de satin. Son front est radieux; nul souci ne le voile. Elle semble une reine en corsage de toile. Elle est vive et rieuse et sa suave voix Fait tressaillir d'amour les échos de nos bois! Ses compagnes, près d'elle, actives-et pareilles, En leur empressement, à quelqu'essaim d'abeilles, Ensemble ou tour à tour viennent à l'échafaud Prendre, à grande poignée, un lin aride et chaud; Et l'on entend au loin, sous les hautes ormoies, Sans cesse retentir le claquement des broies Qui battent en cadence et l'étoupe et le lin. La filasse, bientôt, couvre d'un duvet fin, Comme d'aigrettes d'or, les jeunes travailleuses; Et les rires moqueurs et les chansons railleuses Se mêlent au bruit sec des instruments actifs.

Les broyeuses jetant quelques regards furtifs, A travers les rameaux, vers la côte élevée, Semblent de quelques uns attendre l'arrivée. En effet, tout à coup, un groupe de garçons, Causant avec ardeur ou sifflant des chansons, Descend l'étroit sentier qui longe la rivière. On voit rougir le front de plus d'une ouvrière, A l'accent bien connu des joyeux cavaliers. La broie alors suspend ses coups secs, réguliers, Et de coquettes mains, pour saluer la troupe, Agitent dans les airs de blonds plumets d'étoupe. A répondre au salut les jeunes gens fort prompts Poussent des cris de joie et découvrent leurs fronts. Le premier est Ruzard. Il marche vers Louise. Aucune jeune fille, alors, n'en est surprise, Puisque l'on dit partout qu'ils vont se marier. O Louise, dis-moi que c'est t'injurier Que de croire ton âme à ce point oublieuse! Mais ta tête se penche, et tu n'es plus rieuse!... Un combat douloureux se livre-t-il en toi? Jeune tille, as-tu peur de mentir à ta foi? Te souvient-il encor du jeune capitaine? Reviendra-t-il jamais? Oh! ton âme incertaine Après deux ans de deuil pourrait-elle espérer?

Ruzard dans ses desseins a su persévérer. Il s'est fait plus aimable, aussi plus hypocrite. Lozet ne cesse plus de vanter son mérite; Et le curé lui-même est bien moins prévenu. On ne parle plus guère, au bourg, de l'inconnu Qui fut, un jour d'hiver, jeté comme une épave Dans la paroisse. Ainsi, comme le flot qui lave Des mots mystérieux sur le rivage écrits, Le temps, flot éternel, efface en nos esprits Les souvenirs heureux! les traces de nos peines!

Louise aime toujours, mais de ses amours vaines Elle n'espère plus revoir le doux objet. Et voilà bien pourquoi, soumise au vieux Lozet, Faisant de son bonheur un noble sacrifice, Elle ira par devoir, comme on marche au supplice, Jurer, non pas d'aimer, mais de craindre et servir Le jeune homme qui veut au repos la ravir. Mais elle veut attendre à la moisson prochaine Avant de se lier d'une si lourde chaîne. Et quand sera venu le temps de la moisson, Son amour saura bien trouver quelque raison Pour retarder encor l'époque douloureuse. Elle feint cependant d'être moins malheureuse. Une voix lui dit,—est-ce illusion d'amour?— Que l'ami regretté doit revenir un jour.

Tous les jeunes garçons se mirent à l'ouvrage. Les uns fendaient le bois nécessaire au chauffage, Les autres, sur l'épaule, apportaient les fagots, Et le feu pétillait comme aussi les bons mots. D'autres, les plus galants, s'emparant de la broie, Allongèrent le lin en paillettes de soie, Pendant que la broyeuse, assise près du feu, Sur un siège moussu se reposait un peu. Soudain une clameur fit trembler la broierie, Et ceux qui s'amusaient en tendre causerie, Et ceux qui sur leur tâche étaient alors courbés, Et ceux qui par leur rêve étaient tout absorbés, Tous lèvent promptement les yeux avec surprise. Une fumée épaisse ondoyait, lourde et grise, Au dessus du foyer allumé le matin. Une flamme légère avait mordu le lin Et, rapide, courait dans les fibreuses tiges. Pour arrêter le mal chacun fait des prodiges: On éloigne le lin qui se trouve en danger; On abat le treillis de l'échafaud léger, Dispersant au hazard l'inflammable matière; On s'empare des sceaux; on vole à la rivière. Louise dans le trouble et dans l'empressement Du foyer dangereux s'approche imprudemment; Une flamme s'attache à son jupon de toile Et la couvre aussitôt du plus sinistre voile. La jeune fille court, éperdue, en criant, La flamme allait atteindre à son bras suppliant. Ses jeunes compagnons, tant l'horreur les attère, Semblent paralysés ou cloués sur la terre. Pas tous: l'un, plus vaillant, a saisi dans ses bras La vierge qui ne sait ou diriger ses pas; Au ruisseau peu profond avec elle il s'élance. Un moment disparu sous l'eau qui se balance, Il reparait debout avec son doux fardeau. Et Louise est sauvée! Alors, ruisselants d'eau, Parmi leurs compagnons ils reviennent ensemble. Lui, plein d'orgueil, sourit, mais elle, pleure et tremble. Et lui c'était Ruzard. Peu grave fut le mal Que Louise reçut en cet instant fatal. Tout le reste du jour fut morose et sans joie, Et l'on n'entendit pas le bruit gai de la broie. Dans le brasier vaincu l'eau tomba par torrents. Ceux qui virent monter, sur les bois transparents, Les orbes de fumée en longue colonnade Dirent: «Quelques broyeurs ont fait une grillade.»