French poem
Le Fou
by Pamphile Le May (1837–1918)
Pendant qu'on se livrait à ces ardents transports On entendit chanter une voix au dehors: «C'est Ruzard! se dit-on, tressaillant de surprise: «Ruzard qui chante? oh! non! L'on fait une méprise... «Hormis qu'il serait ivre!... Il pourrait bien, enfin, «Se griser quelque peu pour noyer son chagrin!...» Ruzard entra. Son air était lugubre et bête: Ses cheveux emmêlés se dressaient sur sa tête, Comme les rameaux secs des sapins rabougris. On eut dit que du sang luisait dans ses yeux gris. Son vêtement, son front étaient souillés de terre, Ses doigts étaient crispés comme une horrible serre. Il riait par moment, mais d'un rire idiot. Il chanta: «Viens! oh! viens! je suis le loriot «Qui chante ses amours sur la verte prairie! «Tu m'as donné ta main! Viens! la couche est fleurie! «J'ai tué mon rival! Il dort sur le rocher. «Prends-garde! ne va pas de ce lieu t'approcher; «Sa main te saisirait: il te prendrait ton âme! «Louise, ô mon amour! viens! j'ai tué l'infâme!» Et pendant qu'il chantait, d'un air sombre, anxieux, Tout autour de la chambre il promenait ses yeux. Il aperçut le mort étendu sur sa couche: —«Tenez! s'écria-t-il, ce sauvage farouche «Qui veut dans le ravin m'entraîner avec lui!... «Il m'arrache le bras! Je tombe! ah! pas d'appui!... «Laisse-moi! Tonkourou! laisse-moi! si je tombe, «Si je tombe avec toi c'est la mort! c'est la tombe! Puis il se mit à rire; et, s'approchant du mort: «Ah! continua-t-il, tu n'es pas le plus fort!... «Tu ne parleras plus!... j'aime mieux ton silence!... «Parle donc, Tonkourou! punis mon insolence!... «Les morts ne disent rien!... As-tu trouvé Léon?... «Va! j'ai bien su punir ta lâche trahison!... «Les morts ne parlent pas!... Sivrac dort dans sa cave... «Chamberst qui l'a tué m'a dit: «Le sang se lave!... «De Chamberst le voleur moi j'ai guidé les pas!... «Combien il m'a donné, je ne le dirai pas!... «Tenez donc le sauvage! Il me poigne! il m'entraîne!... «Dans son linceul funèbre il me tient et m'enchaîne!... «Au secours! Au secours!» On était désolé: —«Retire-toi, Ruzard, car le mort a parlé,» Dit Lozet stupéfait de cet affreux délire. Ruzard le regarda, puis éclata de rire. Il se mit à danser en sifflant aigrement.
—«C'est le jour de la noce! allons! dansons gaîment! Dit-il. «Viens, ma Louise! Oh! viens! c'est l'hyménée!» Louise se jeta tremblante, consternée, Dans les bras de Léon. «Il est fou! c'est certain: O seigneur! il est fou!» s'écria-t-on soudain. Et chacun ressentit une profonde peine. On voulut l'arrêter. Et d'une voix sereine, Pour le calmer un peu Jean Lozet lui parla; Mais tout fut inutile. Il sortit; il vola Comme un rapide trait au bord du précipice. Quelqu'un dit: «C'est peut être un sort, un maléfice! «Car le huron défunt savait mille secrets.» Le prêtre réprima ces discours indiscrets: —«Respect au mort, dit-il; il a fait pénitence: «L'amour a racheté sa coupable existence. «Puissions-nous comme lui mourir dans le Seigneur!» Pendant que l'on était en proie à la stupeur, Le fou rêvait assis sur le bord de l'abîme. Quelques oiseaux disaient leur cantate sublime Au sommet des sapins ruisselants de soleil, Et dans son urne d'or, le fleuve sans pareil Reproduisait des cieux la splendeur éclatante. Ruzard fixait le gouffre: il semblait dans l'attente. Soudain il se dressa jetant de tout côté Un regard curieux et plein d'anxiété: —«Tu tardes bien, dit-il, d'une voix inquiète: «As-tu donc oublié notre union secrète! «Louise, ô mon amour, viens! j'essuîrai tes pleurs! «Viens! le lit nuptial est tout jonché de fleurs!... «La voici! La voici!... Louise, je t'adore!... «Sur ce lit de gazon qu'un brillant soleil dore «Repose-toi, mon ange! Ah! m'entends-tu gémir? «Louise, m'entends-tu? Que je voudrais dormir, «O ma fière beauté, sur ta blanche poitrine!... «Elle m'ouvre ses bras! félicité divine!... «Elle m'appelle!... Allons! allons! ô volupté! «Allons boire l'amour jusqu'à satiété!... Et dans le vaste gouffre en riant il s'élance.... Le gouffre eut un sanglot et puis tout fit silence.