Versos French Pamphile Le May Le Passé

French poem

Le Passé

by (1837–1918)

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Avez-vous quelquefois, dans un rêve suave, Reporté vos pensers vers un âge lointain? Avez-vous recueilli, comme une riche épave, Un souvenir d'amour qui revenait soudain? Et vous souvenez-vous de ces vagues tristesses Qui passaient sur nos fronts et flottaient dans nos yeux? Et vous souvenez-vous de ces belles promesses De n'oublier jamais quand nous serions bien vieux?

Flotte devant mes yeux, flotte encor, douce image O douce image du passé! Flotte devant mes yeux comme un brillant mirage Aux yeux du voyageur lassé! Et qu'importe à mon coeur, qu'importe le mensonge Qui le berce et l'enivre ainsi? La réalité même, après tout, n'est qu'un songe, Puisqu'hélas! elle passe aussi!

Arrêtons-nous un peu dans notre folle course; Asseyons-nous ensemble au bord du vert sentier; Remontons, en esprit, nos jours jusqu'à leur source; Évoquons le passé. Notre coeur tout entier, Dites-le moi, vous tous, est-il en nous encore? Aux épines du doute, aux baisers de l'amour, Aux étreintes du mal, ah! qui de nous l'ignore, Ne s'est-il pas brisé depuis lors sans retour?

Avez-vous repeuplé la chambre solitaire Où se réunissait, pour causer, chaque soir, Ainsi qu'au fond d'un nid où plane le mystère, La famille joyeuse? Alors il fallait voir, Aux propos des enfants, le front bruni du père S'éclairer tout à coup de sublimes reflets; Alors on faisait cercle autour de la grand'mère Pour entendre, en tremblant, parler de feux follets?

Mais toujours nous allions sur le torrent du monde; Nous pensions que nos jours n'auraient pas de déclin. Nous glissions, nous glissions comme la nef sur l'onde Quand souffle le vent frais dans la voile de lin. A peine avons-nous pu recueillir, au passage, Une fleur, ou les sons d'une adorable voix; Déjà nous sommes loin, bien loin de ce rivage Que le pied voyageur ne foule qu'une fois!

J'aime à me souvenir des heures d'innocence Que le ciel me donna dans nos champs fortunés. Non, je ne cherche point la bruyante existence Et je meure d'ennui dans nos murs calcinés. Et je ne chante plus. J'ai suspendu ma lyre Aux rameaux odorants des pins de nos coteaux. Je redemande en vain la muse qui m'inspire; Elle ne m'entend plus, mes chants ne sont point beaux!

Quand on revoit les lieux où s'écoula l'enfance, Qu'on entend d'autrefois les chants délicieux, On éprouve un regret, on sent une souffrance, L'angoisse étreint le coeur, les pleurs coulent des yeux; Mais bientôt on oublie, en un rêve sublime, Que les ans sont venus et que l'on a vieilli. Le présent disparaît, et, du fond de l'abîme Le passé radieux devant nous a jailli!

Moi je ressens alors comme une sainte ivresse: Ma poitrine se gonfle en doux et longs soupirs; Je retrouve les ris de l'heureuse jeunesse, Mon âme plus aimante a de brûlants désirs. Je crois voir s'élever un nuage d'arômes Et je me sens bercé dans ses replis moelleux. Tout chante dans le ciel, dans les bois, dans les chaumes, Tout chante dans mon coeur, et je me crois heureux!

Je vois se dérouler, à l'ombre des charmilles, Les sentiers où j'allais, parfois, me recueillir; Je vois passer encor l'essaim des jeunes filles Plus fraîches que les fleurs qu'elles allaient cueillir; J'entends, comme autrefois, le gai babil du merle, Dans le grand peuplier, devant notre maison; Je vois, dans le pré vert, luire comme une perle, La goutte de rosée aux pointes du gazon.

J'écoute les piverts en quête de chenilles, Frapper le bois de leurs becs durs; Je vois mes compagnons, armés de leurs faucilles, Courir gaiement vers les blés mûrs. Et pendant que je rêve au bord de la fontaine, Parmi les blancs convolvulus, J'entends un faible écho de la cloche lointaine Qui nous annonce l'angelus.

Je vois venir du champ, sous les feux de l'étoile, Les chariots remplis de foin. Les paysans, vêtus de leurs blouses de toile, Dans le calme du soir, au loin, Font entendre, en guidant leur pesant attelage, Des rires francs et des cris vifs Qui redonnent la vie au paisible village Et hâtent les chevaux craintifs.

Je revois, à l'église, un vieux et bon lévite Qui nous apprend la loi de Dieu. Son aspect nous remplit d'une crainte subite Quand il entre dans le saint lieu. Il nous fait feuilleter les plus sublimes pages Du livre de l'humanité, Et nous rend, en un jour, plus savants que les sages De la savante antiquité.

De ce côté je vois, en allant vers l'école, A la fourche des deux chemins, Le cenellier noueux qui forme une coupole Couverte de beaux fruits carmins. Arbre compatissant il me prêtait son ombre, Et son fruit tendre et sa chanson, Pendant qu'aux autres gars le maître froid et sombre Faisait réciter la leçon.

Je revois, ô mon Dieu! là-bas, à la lisière Des bois que les feux ont noircis, L'endroit couvert de mousse, au bord de la rivière, Où souvent je me suis assis, Rêvant à l'avenir enveloppé de brumes, Rêvant à quelqu'amour béni, Et laissant mes pensera voler comme des plumes, Je ne sais où, dans l'infini!

Dans les jours de chagrin l'espérance est bien douce: On se plaît à dorer le ciel de l'avenir. J'aime mieux le passé: rien encore n'émousse Le plaisir que mon coeur trouve à se souvenir. En s'éloignant de nous les jours mauvais s'épurent Et déchirent souvent leur voile de brouillard. Les brumes du matin guère longtemps ne durent: Le soleil est plus chaud quand il se montre tard.

Quand mon esprit ainsi vole, vole en arrière Jusqu'aux jours de l'enfance, au foyer des aïeux, A ces jours où mon front imprégné de lumière Ne s'était incliné que sous l'éclat des cieux, Je sens vibrer alors les cordes de mon âme Comme un luth où jouerait un veut mystérieux, Un souffle étrange passe ainsi qu'un trait de flamme, Et je chante ou je pleure en des refrains pieux.

O courses dans les prés éclatants de verdure, Parmi les foins en fleurs, sous des flots de soleil O courses dans les bois, sous la sombre ramure, Au bord du fleuve immense ou du ruisseau vermeil, Vous étiez tout mon bien, vous faisiez mes délices! Je me sentais ému, j'oubliais l'univers Devant vous, douces fleurs qui leviez vos calices, Comme un front calme et pur, dans nos vallons déserts!

O les jours d'autrefois, les premiers de la vie, Comme ils étaient sereins! comme ils ont été courts! Et pourtant on jetait alors un oeil d'envie Sur l'avenir obscur qui s'avançait toujours! Et ceux qui se penchaient sous le poids des années, Ceux qui touchaient déjà le terme du chemin, Nous disaient, en partant, que leurs courtes journées N'avaient, leur semblait-il, pas eu de lendemain!