Versos French Pamphile Le May Menace et Défi

French poem

Menace et Défi

by (1837–1918)

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Léon était plongé dans de mortels chagrins. Il venait de descendre au bord des flots sereins: Il marchait au hazard l'oeil fixé sur le sable; Il s'arrêtait souvent. Un mot insaisissable, Une plainte, un soupir de ses lèvres tombaient. Les douloureux pensers tout entier l'absorbaient: Il ne voyait point fuir la légère alouette, N'entendait pas chanter la gentille fauvette.

Il disait en son coeur: Elle m'aime pourtant! Et c'était un rayon qui chassait, un instant, Les ombres de son deuil et s'effaçait de suite. Un moment, il voulait prendre à jamais la fuite, Il voulait, un moment, rester pour la revoir. Il pensait l'enlever à la faveur du soir. Implacable tourment, perplexité cruelle, Il voulait la haïr, il n'adorait plus qu'elle. Il regrettait, tantôt, les balles des anglais, Les poignards indiens, l'horreur des bois épais; Il regrettait, tantôt, ses tendres rêveries Sur le bord des flots bleus, sur l'herbe des prairies. S'il eut vu sous ses pas un abîme béant, Il s'y serait jeté pour chercher le néant.

Tonkourou, sombre et froid comme un buste de marbre, Etait resté, tout seul, assis au pied d'un arbre, Pendant qu'au mariage, amis, voisins, parents Avaient voulu se rendre. Airs durs, indifférents, Silences obstinés et caprices bizarres Chez le vieil indien n'étaient pas choses rares; Mais nul n'y prenait garde. On le laissait jongler. Il écoutait, pensif, les grands taureaux beugler; Il regardait les cieux d'un oeil distrait et vague; Il écoutait courir et frissonner la vague, Comme une aile d'oiseau, sur le sable à ses piés, Quand revinrent, honteux, plusieurs des conviés. En effet, la plupart éprouvant de la gêne A rentrer chez Lozet après la triste scène Dont ils furent, tantôt, les témoins étonnés, Tout droit à leur maison s'en étaient retournés. Louise se jeta dans les bras de sa mère, Le silence profond et la tristesse arrière Des convives émus, qui ne savaient comment Aux absents raconter le triste événement, Etonnèrent la vieille.—«Oh! qu'as-tu donc, Louise? «Dit-elle en l'embrassant. Qu'a-t-elle? qu'on le dise!» En peu de mots Lozet, dans un langage ardent, A sa femme expliqua le pénible incident. —«Quoi Léon n'est pas mort! cria la vieille femme, Quand Lozet eut fini de raconter le drame, «Quoi Léon n'est pas mort!... Va-t-il venir nous voir? —«Venir nous voir! hurla Lozet. S'il veut savoir «Ma façon de penser, oui, je l'attends, qu'il vienne!» Puis, parlant à François: «Si Louise est la tienne, «Ne te désole point, mon cher François Ruzard; «C'est moi qui te le dis, tu l'auras tôt ou tard.»

Ruzard était brûlé d'une haine féroce. De sa honte accusant tous les gens de la noce C'était bien malgré lui qu'il était revenu. —«Veux-tu paraître fuir devant cet inconnu! Avait dit le vieux Jean. «Laisse passer l'orage. «Léon ne te peut point longtemps porter ombrage: «Lui comme Tonkourou sont deux vrais révoltés: «Ils seraient pendus haut s'ils étaient arrêtés.» Cette réflexion du vieillard passa comme Un éclair radieux dans l'esprit du jeune homme. Il comprit qu'il pouvait à l'instant se venger; Et cela lui rendit son affront plus léger. Vienne le vieux huron lui faire une menace, Comme il saura bientôt le remettre à sa place! Etouffant son dépit, cachant son noir chagrin, Il paraissait porter encore un coeur serein.

Tonkourou reparut tout à coup dans la porte. Il dit se découvrant:—«Le vieux huron apporte «A l'heureux marié mille voeux de bonheur: «Qu'il soit de sa famille et la joie et l'honneur! «Longue saison de paix à la jeune épousée!» Plusieurs rirent:—«Allons! je suis votre risée, «Reprit-il froidement, et vous avez raison. «Car j'ai fait bien du mal à cette humble maison» —«S'agit-il de cela? dit vivement un hôte: «Si vous n'étiez resté sur le bord de la côte «Si longtemps à rêver de vos bons manitous, «Pendant que nous allions à l'église nous tous, «Vous sauriez que Ruzard, vous sauriez que Louise «Sont libres comme hier; que l'union promise «Est encore à venir; et que la noce, hélas! «S'est presque terminée au tintement des glas.» —«Tonkourou n'entend point ce que son frère conte.» —«Vous ne comprenez pas? Regardez donc la honte «Qui fait rougir le front du vaillant fiancé, «Et vous comprendrez bien qu'il n'est guère avancé, «Et qu'il a, comme nous, fait pour rien son voyage.» —«Mon frère dit-il vrai? Quoi! pas de mariage?... «Mais pourquoi?—«Mais pourquoi? vociféra Ruzard, S'approchant du huron qu'il brûlait du regard, «Pourquoi? ta le sauras! tu le sauras bien vite!... «Quand on s'est révolté, par prudence, on évite «De paraître au milieu des fidèles sujets. «Sache que l'Angleterre a toujours des gibets!» Le sauvage, surpris de ce cruel langage, Recula vers le seuil en disant: «Je t'engage «A retenir ta langue, à me menacer moins: «Je n'ai rien dit, rien fait: tu méconnais mes soins! «Mais si...—«Tais-toi, fripon! Et qui donc va te croire, Continua Ruzard, «vieux fabricant d'histoire?»

Lozet riait sous cape. Il n'était pas fâché De voir le vieux huron un peu vif écorché. Ruzard ne craignait plus les discours du sauvage, S'étant persuadé que le seul témoignage De cet homme longtemps endurci dans le mal Ne convaincrait jamais un juge impartial. Tonkourou s'emporta:—«Ruzard, tu me provoques! «Je ne souffrirai point, dit-il, que tu te moques «De ma simplicité. Veux-tu donc que ma main «Te déchire ton masque? Et veux-tu que demain «Nous montions tous les deux sur le gibet infâme? «Moi pour la liberté que le monde proclame, «Et toi pour un forfait dont j'ai pris seul le poids!» Ruzard grinçait des dents. Tous les yeux à la fois Vers lui s'étaient tournés à ces dures paroles. —«Tes accusations sont menteuses et folles, Hurla-t-il, à la fin, «comme ton faux récit «De la mort de Léon! Ta langue me noircit; «Mais nul ne croira plus à tes pauvres mensonges!» Tonkourou paraissait abasourdi:—«Tu songes, Continua Ruzard, «au moyen d'échapper. «Te voilà pris au piège où tu veux m'attraper.» —«Léon pas mort? Léon? qu'en dites-vous, vous autres? «Moi je l'ai vu tomber le plus brave des nôtres!...» —«Et nous,—dirent plusieurs,—nous l'avons vu tantôt... —«Lui? Vous? Vous l'avez vu? Vous vous trompez plutôt! —«Nous l'avons vu! c'est lui qui fait manquer la noce!» —«Il est venu, grinça Ruzard d'un ton féroce, «Mais qu'il parte! qu'il parte! Arrêté de nouveau, «Le rebelle mourra par la main du bourreau!» —«Léon vit! ô mon Dieu! mais ce n'est pas possible! S'écria l'indien, dans un trouble indicible, Et levant vers le ciel ses deux tremblantes mains. «Léon vit! Est-ce un rêve? Oh! dites quels chemins, «Pour le trouver bientôt, mes vieux pieds doivent suivre! «Oui, je mourrai content!... Je suis comme un homme ivre «Qui ne sait ce qu'il fait! Ma peine va finir!... «Après m'avoir maudit, Jean, tu vas me bénir!... «Mais je cours le chercher! Il faut que je le trouve! «C'est pour notre bonheur que le ciel nous éprouve! «Tu vas le voir, Lozet! vous allez tous le voir!... «Léon vit! ô miracle! Ah! je vais donc pouvoir «Avant que de mourir, je vais pouvoir le rendre!...» Mais ce qu'il ajouta nul ne put le comprendre: Il pleurait, et sa voix se noyait dans les pleurs. Les invités pensaient:—«La joie et les douleurs Font, chose singulière et difficile à dire, Egalement pleurer comme également rire. Jean Lozet paraissait faire quelques efforts Pour conserver son calme en face des transports Auxquels s'abandonnait le généreux sauvage: Il n'était pas d'humeur à l'ouïr davantage: —«Va donc voir ton Léon et laisse nous en paix: «Mais ici, Tonkourou, ne l'amène jamais!» Dit-il d'un air fâché.—«J'y vole! oui! oui! j'y vole! «Le motif du huron, Lozet, n'est pas frivole! «Quand il t'aura dit tout, quand tu sauras pourquoi «C'est lui qui doit ici ramener, malgré toi, «Ce jeune infortuné, cet enfant sans famille, «Ta bouche qui m'insulte et ton front qui sourcille «Publieront ma louange et diront ton bonheur!... «Lozet, bénis le ciel qui sauve ton honneur! «L'hymen n'a pas eu lieu: Louise est encor libre!... «Ruzard, retire-toi! Que toujours ma voix vibre «Au fond de ton coeur noir, comme un funèbre glas, «Pour t'annoncer la mort le jour où tu voudras «Souiller l'ange gardien de cette humble demeure!... «Je sors! je reviendrai! si ce n'est que je meure, «Je reviendrai bientôt avec l'enfant perdu!» Et, sans rien écouter, le sauvage éperdu, Comme un cerf qu'on poursuit, s'élança sur la route.

Une étrange stupeur, un triste et cruel doute S'emparèrent alors de l'esprit de chacun. —«Quel homme inexplicable! Il est fou! dit quelqu'un. —«Là dessous, mes amis, il est quelque mystère, Dit un autre: «Attendons!... Singulier caractère «Que ce vieux Tonkourou!» Lozet ne disait rien, Mais il était troublé: cela se voyait bien.

Il allait et venait à grands pas dans la salle: On le voyait trembler: puis sa face était pâle. Un espoir inouï, par instant, dans son coeur Jaillissait comme un feu qui perce une vapeur, Et ce qu'il espérait, il craignait de l'apprendre. Ruzard devina tout. Nul ne pourrait comprendre L'angoisse et la fureur qu'il ressentit alors. Sur les pas du sauvage il s'élança dehors.