Versos French Pamphile Le May Patriotisme

French poem

Patriotisme

by (1837–1918)

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L'amour de la patrie et de l'indépendance, L'espoir de voir enfin venir la délivrance Se glissaient dans les coeurs, comme dans les forêts Se glissent du soleil les chatoyants reflets; Comme dans les blés mûrs se glisse la faucille; Comme à travers les flots, la barque qui vacille. Déjà le laboureur laissait dormir le soc; Déjà le vieux Québec s'agitait sur son roc Et semblait de dépit secouer ses murailles. Et, pour percer le coeur des tyrans sans entrailles Le valeureux Cazeau, dans un secret profond, Fondait, pendant la nuit, mille balles de plomb.

Mais la grande cité du pieux Maisonneuve, Montréal, frémissait comme l'onde du fleuve Quand après un jour chaud, le ciel lance ses feux Et les vents du midi soufflent impétueux. C'est là qu'on entendait les plus sombres menaces; La foule, chaque soir, se ruait sur les places, Déroulant, dans les airs, un étendard nouveau. Avide, elle écoutait l'illustre Papineau Dont la voix, s'élevant comme un bruit de tonnerre, Faisait rentrer de peur les ennemis sous terre. Et Fils du Duric Club, Fils de la liberté, Les premiers caressant l'inique autorité, Les derniers de nos droits formidables apôtres, Allaient lutter bientôt les uns contre les autres. Et sur les bourgs voisins la brûlante cité, Comme un vaste foyer par le vent excité, Projetait ses rayons. Et comme un incendie Dans les bois allumé par quelque perfidie, Etend, étend toujours son cercle éblouissant, Dévorant avec bruit, chaque tronc gémissant, Ainsi courait le feu d'un saint patriotisme, Ainsi de coeurs en coeurs s'étendait l'héroïsme.

Par de vagues espoirs poussé vers Montréal, Léon voulait partir. Brûlant d'un zèle égal, De vieux fusils armés, plusieurs jeunes gens braves Voulaient combattre aussi pour briser leurs entraves. C'étaient Elisée Houde, un chasseur que souvent On voyait, sur la grève, avec le jour levant, Flairer l'outarde lente ou l'allouette vive; Puis Roireau le chanteur, Darvaud à l'âme active, Moraud le philosophe et le bouillant Vidal; Olivier Bélanger, plaisant original Qui de Zaï Boivert illuminait le chaume Chaque fois qu'un petit arrivait à ce gnome; Belleau, Charland, Turcotte, et puis Xavier Déry; Tace le beau conteur et le sage Patry; Et puis Octave Hamel dont l'esprit satirique Fouettait bien les travers de l'anglais flegmatique. Et ces jeunes héros, prêts à verser leur sang, Avaient placé Léon en tête de leur rang; Et c'est lui qui devait les conduire à la gloire, Que ce fut par la mort ou bien par la victoire.

Mais les femmes pleuraient maudissant le marin. Elles auraient voulu, dans leur profond chagrin, Voir mourir sous leurs yeux les fils de leur tendresse. Elles firent chanter plus d'une grande messe Pour obtenir que Dieu détournât le malheur.

Le soleil fécondait de sa douce chaleur Les sillons refermés et, les gras pâturages. De temps en temps des cieux s'abattaient ces orages Qui changent en torrents les vagabonds ruisseaux, Les chemins, en des lacs où les ardents chevaux Piaffent d'impatience et souillent leur crinière. Alors les ours pensifs rentrent, dans leur tanière, Les oiseaux effrayés s'envolent à leurs nids; Les troupeaux ruminants, dans les prés réunis, Attachent sur le sol leurs yeux mélancoliques; Les arbres font alors des gestes frénétiques Avec leurs grands rameaux qui se tordent au vent. On les entend gémir, craquer, tomber souvent. Et le tonnerre roule, éclate dans l'espace Avec le bruit d'un char sur des roches qu'il casse. Les nuages aux cieux passent eu tourbillons Comme, des flots obscurs ou de noirs bataillons; Les éclairs radieux déchirent ces lourds voiles Comme le vent déchire au navire ses toiles; Et le monde apparaît enveloppé de feux Et plongé tout à coup, par un retour affreux, Dans une nuit profonde. Et quand revient le calme, L'érable dentelé lève sa verte palme; Les enfants tapageurs jettent de joyeux cris; De suaves parfums montent des prés fleuris; Et les petits oiseaux sur les buissons humides Egrènent de leurs chants les notes plus limpides; Et dans le ciel d'azur, au-dessus des coteaux, Les nuages s'en vont, déchirés en lambeaux, Comme s'en vont au vent les blancs flocons de laine Que les petits agneaux ont perdu dans la plaine.

Cependant le marin ne goûtait point la paix. Avant de s'éloigner, peut-être pour jamais, Il voulait voir Lozet, il voulait voir Louise; Lozet dont la prudence avait été surprise Par les discours pervers du vieux chef indien, Louise qui pleurait et ne croyait qu'an bien. Il voulait protester de sa reconnaissance Pour tant de nobles soins; et de son innocence Il voulait, de nouveau, prendre à témoin le ciel. Il voulait révéler l'amertume, le fiel Qui remplissaient le coeur du perfide sauvage; Il voulait de Louise, en quittant ce rivage, Entendre une parole, un mot plein de douceur; Un de ces mots bénis qui se gravent au coeur; Qu'on rappelle souvent aux jour de la souffrance; Qui calment les regrets, nourrissent l'espérance. Il sortit. Le soleil ne brillait pas encor; Mais l'aube, à l'horizon, comme un étroit lac d'or Qui berce des esquifs sur ses vagues lointaines, L'aube faisait danser ses lueurs incertaines. Il marcha soucieux sur les chemins déserts, Puis s'assit un instant sous les grands frênes verts Qui projettent encor leurs figures étranges, Au coucher du soleil, sur les deux vieilles granges Où, chaque automne, Houde entasse ses blés mûrs. Les hommes lui semblaient, en ce moment, bien durs; Il ne voulait plus mettre en eux sa confiance. On éveille si vite, hélas! leur défiance! Ils connaissent si peu les bons ou les méchants! Il se leva bientôt, puis, à travers les champs, Il dirigea ses pas vers la féconde ferme Où Lozet promenait le soc d'une main ferme.