Versos French Pamphile Le May Paix et Guerre

French poem

Paix et Guerre

by (1837–1918)

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La France n'avait pas perdu tout le prestige Qui s'attachait à son drapeau; La France n'avait pas, dans un jour de vertige, Vendu, comme on vend un troupeau, Le peuple Canadien à la riche Angleterre. Nous vivions dans une humble paix, Et, sur ces bords nouveaux, notre destin prospère, Ne devait s'altérer jamais!

Nous ne demandions rien, rien que cette justice Que l'on doit même aux plus petits; Nos coeurs étaient bien droits et jamais l'artifice N'avait eu place en nos esprits. Fidèles, en ces temps, aux conseils de nos pères Qui savaient bien vivre de peu, Nous promenions le soc dans le sein de nos terres En élevant nos coeurs vers Dieu.

Et, quand venait le temps de la moisson féconde, Le temps de couper le blé mûr; Quand les épis bruyants se berçaient comme l'onde Sous les reflets d'un ciel d'azur, Chacun courait au champ, dans l'heureuse famille, Et le gai couplet des chansons Semblait, comme l'épi, tomber sous la faucille Des fillettes et des garçons.

Et l'on dansait alors autour des blondes gerbes, Sous l'oeil de la lune, au vallon; Et bien des pieds gentils foulaient les molles herbes Aux gais accords du violon. Et les fronts, couronnés ainsi qu'au temps antique De bluets et de boutons d'or, Sous le fardeau pesant d'aucun joug despotique Ne s'étaient inclinés encor!

O jours heureux! jours d'amour et de gloire Où mon pays déroulait, sous les cieux, Ses étendards que suivait la victoire, Jours de grandeur, pour vous pleurer mes yeux Auront, hélas! d'intarissables larmes! Jour du combat où les nobles aïeux, Trahis, mouraient en embrassant leurs armes, Jour du combat, que tu fus glorieux!

Mais le drapeau sacré qui protégeait nos rives. Le drapeau blanc fleurdelisé Fut souillé, fut trahi par les lâches convives D'un roi que l'âge avait usé Bien moins que la débauche. Et nous fûmes, ô crime! Et nous fûmes vendus, un jour, Nous peuple de héros, nous nation sublime, Pour un impur baiser d'amour!

Le maître vint s'asseoir avec sa morgue sombre A nos foyers hospitaliers. Et nos enfants tremblaient quand ils voyaient son ombre Se dessiner sur les paliers. Il n'avait—en ce temps—qu'un but, un but inique: Nous faire promptement périr, Nous les enfants du sol, et dans cette Amérique Où la liberté doit fleurir!

Il voulut balayer, comme un grain de poussière, Le nom français de ce pays. Sa gloire le blessait ainsi que la lumière Blesse l'oeil de l'oiseau des nuits. Il voulut effacer, par des lois tyranniques, Le doux langage de nos soeurs; Il voulut étouffer les germes catholiques Sous la semence des erreurs!

Des hommes se sont dit, dans leur haute sagesse: —«Désarmons nos maîtres jaloux: Ne versons pas le sang, nous que la force oppresse, Et faisons taire le courroux...» Mais que peut le plus faible, et que peut la justice Contre la raison du plus fort? Courbe la tête, ô peuple, et bois l'amer calice Au fond duquel l'attend la mort!

Une voix retentit pareille au glas funèbre Qui sonne à l'heure de minuit. Jamais, sur notre rive, une voix plus célèbre Ne fit soudain autant de bruit. Son accent inspiré, semblable à la bourrasque Qui soulève les océans, Fait au loin bouillonner les esprits. Il démasque Sous nos pieds les gouffres béants!

Dans les murs des cités, au milieu des campagnes, Retentit cette immense voix. Elle fait tressaillir les échos des montagnes, Tressaillir le fleuve et les bois! Elle annonce partout la fin de la souffrance Au prix du noble sang des preux. Elle fait naître au coeur un rayon d'espérance Le soir de ces jours ténébreux!

Entendez-vous, là-bas, la bruyante fanfare Et le grondement du canon? Entendez-vous, là-bas, le coursier qui s'effare Et l'écho qui redit un nom, Un nom harmonieux comme un chant de linotte, Comme le murmure de l'eau? C'est le nom immortel du plus grand patriote, L'immortel nom de Papineau!

Et le peuple s'émeut. De bouillantes phalanges Surgissent dans les prés en fleurs; Les femmes, au foyer dont elles sont les anges, S'agenouillent toutes en pleurs; Le drapeau d'Albion tombe dans la poussière, Mais haut, dans la pourpre des cieux, De la révolte sainte on voit l'humble bannière Ouvrir ses plis audacieux!

Et l'altière Albion, rugissant de colère, Appelle à ces nouveaux combats, Nombreux comme les flots de la grande rivière, Ses vieux et fidèles soldats. Ils viennent de partout, et leur troupe alignée Comme un cercle de fer s'étend. Ils vont avec bonheur broyer cette poignée D'aventuriers qui les attend.

Mais, ciel! où fuyez-vous si vite et sans armure? Soldats, qui vous a dépouillés? Vos canons se sont tus devant l'humble murmure De nos vieux mousquets tout rouilles! Comme tombe, l'automne, un bouquet de feuillage Au souffle des vents alizés, Votre arrogance tombe en face du courage De nos guerrier improvisés!

O champs de St. Denis! ô vallons de St. Charle, Tressaillez de joie en ce jour! Tressaillez de plaisir, vous dont l'histoire parle Avec orgueil, avec amour! Un jour, vous avez vu la puissante Angleterre Faiblir devant vos bataillons, S'arrêter de stupeur, sous l'effroi qui l'atterre Replier ses fiers pavillons!

Mais que peut le courage auprès d'un nombre immense? Il recule l'instant fatal Et c'est tout épuisé par sa longue défense, Dans un combat trop inégal, Le héros, à son tour, hélas! chancelle et tombe, Mais son âme s'envole au ciel Et son nom est béni. L'espoir naît de sa tombe, Son souvenir est éternel!

Les guerriers d'Albion, honteux de leur défaite, Plus irrités et plus nombreux, Reviennent de nouveau pour tenter la conquête De ces hameaux peuplés de preux. Mais flans chaque demeure on soutient bien le siège: Tous à mourir sont résignés; Et plus d'un ennemi vient d'un sang sacrilège Rougir nos sillons indignés.

Mais quel jeune guerrier, par delà le grand fleuve, Combat toujours armé du fer? Qu'importe que partout une mitraille pleuve Comme la grêle de l'hiver! Du temple du Seigneur il fait sa forteresse, Et les assaillants, par monceaux, Sous ses coups vigoureux viennent tomber sans cesse Comme les épis sous la faulx.

Gloire à toi, ô Chénier, le plus braves des braves, Digne d'un destin plus heureux! Gloire à toi! Pour sauver ton pays des entraves Tu verses ton sang généreux! A tes amis tu dis comment, frappés en face, Tu dis comment, frappés au coeur, Ils doivent, eux aussi, suivre ta noble trace, Et savoir mourir pour l'honneur!

Comme un coeur maternel que la douleur abreuve A la mort d'un enfant; comme une jeune veuve A la mort de l'époux, La Patrie est en pleurs. Elle a voilé sa face, Et, dans un deuil profond, un deuil que rien n'efface, Elle prie à genoux.

Sans armes et sans chef, même sans discipline; N'ayant pour se guider que l'audace divine Qui produit les hauts-faits, Les héros canadiens, sur le champ de bataille, Ont bravé bien longtemps l'infernale mitraille Des bataillons anglais.

Ils sont tombés pourtant ces patriotes braves! Mais leur mort a brisé pour jamais nos entraves? Et porte leur gloire en tout lieu! Ecrasés par le nombre, auprès de leurs victimes, Ils sont tombés enfin, chantant les noms sublimes De Patrie et de Dieu.