Versos French Pamphile Le May Rêverie

French poem

Rêverie

by (1837–1918)

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Les ombres de la nuit planent sur notre tête, Et l'oeil cherche une étoile en vain; On entend, au dehors, le bruit de la tempête Qui déchire le ciel d'airain.

Le roseau se tourmente, et, sur sa vieille souche, En criant le chêne se tord Comme le moribond qui se tord sur sa couche Devant le spectre de la mort.

La pluie, avec fureur, bat l'humble toit de mousse Où je viens me réfugier; Et puis, de temps en temps, une affreuse secousse L'ébranle en le faisant crier.

Le vent fait des soupirs monotones, funèbres, Comme les soupirs d'un damné; Nul oiseau n'a de voix, hors l'oiseau des ténèbres Qui crie et se cache étonné.

On entend quelquefois le pavé solitaire Retentir sous le bruit des pas; Puis soudain, de nouveau, tout commence à se taire: L'ouragan seul ne se tait pas.

Quand toute lu nature autour de moi s'agite Dans ces rudes convulsions, Je me plais à rêver, et mon âme palpite Sous le poids des émotions.

J'aime le vent qui pleure en brisant les feuillages, Les cris d'effroi des matelots; J'aime le Saint-Laurent qui jette à ses rivages La blanche écume de ses flots;

J'aime l'éclair brûlant qui déchire la nue Et brille comme un feu d'enfer; J'aime l'ombre des nuits, la forêt toute nue Comme aux jours sombres de l'hiver.

Ces objets de tristesse ont un puissant langage; Ils sont pour moi sans nulle horreur; Ils sont un souvenir, une fidèle image Qui parlent à mon pauvre coeur.

Chaque flot qui gémit, chaque feuille qui tombe En s'en allant nous jette un mot. C'est une voix qui dit: «L'homme est près de sa tombe: «Il vient et disparaît bientôt»

Les arbres dépouillés que ronge la vieillesse, Les champs que l'automne a jaunis Ont eu leur doux éclat, leur brillante jeunesse... Déjà leurs beaux jours sont finis!

Aux baisers du printemps j'ai vu les fleurs naissantes Livrer leur sein voluptueux; J'ai vu du jeune oiseau les ailes frémissantes Prendre un essor impétueux;

J'ai vu, comme des mers, nos fertiles campagnes Bercer leurs flots de blonds épis; J'ai vu la marguerite émaillant nos montagnes De sa neige et de ses rubis.

Quelques jours ont passé... sous leur fatale empreinte Le feuillage s'est desséché, Avant qu'on la cueillit la rose s'est éteinte, Le lis, pour mourir, s'est penché..

L'oiseau ne chante plus au sommet des tourelles; L'épis est tombé sous la faux; La bise s'est levée; et, de blanches dentelles Le givre a garni les rameaux;

Et j'ai dit dans mon coeur: tout ce qui nous enchante S'enfuit avec rapidité!... Dans ce monde d'exil, l'un pleure, l'autre chante, En marchant vers l'éternité.

Heureux qui se souvient que la vie est rapide Comme la flèche de l'archer, Le souris de l'aurore, ou la vague limpide Qui se brise sur le rocher!

Il n'est point captivé comme les fous du monde Par mille funestes attraits; Il ne s'enivre point à cette coupe immonde Où l'on boit la mort à longs traits.

Il laisse à l'insensé qui s'attache à la terre Son plaisir fade et passager; Au milieu du tumulte il marche solitaire Comme sur un sol étranger.

Et son regard s'attache à la céleste rive Où lui sourit le vrai bonheur: Le chemin du tombeau par lequel on arrive N'est point pour lui semé d'horreur.

Le proscrit oublieux qui se souvient à peine Des lieux qui furent son berceau, Amasse sur sa tête et l'opprobre et la haine Qui veilleront sur son tombeau.

Et l'homme est un proscrit dans la terre des larmes, L'homme qui gémit tout le jour! Et loin de sa patrie, au milieu des alarmes, Il veut prolonger son séjour!...

Les frivoles douceurs dont il est tant avide Sont-elles donc un si grand bien? Ne sent-il pas toujours que sa pauvre âme est vide, Que tout ce qui finit n'est rien?

J'aime la fin du jour, l'écueil où l'eau se brise, La pâle lampe qui s'éteint; J'aime le frêle esquif emporté par la brise, La jeune fleur qui se déteint!

Je lis dans ces objets dont mon âme est ravie Un doux présage de mon sort: Aujourd'hui promené sur le char de la vie, Demain sur celui de la mort!

Gloire à Dieu! gloire à Dieu! Car lui seul est mon maître! A lui seul tout hommage est dû! Je vois de toutes parts sa puissance apparaître Dans ce monde où je suis perdu!

Du sein de sa splendeur il voit dans la poussière L'insecte qui bénit son nom; Il sourit à ma peine, il entend ma prière, Il m'offre un généreux pardon.

Sa sagesse reluit, sa grandeur se révèle Dans ces flots d'astres radieux, Poussière de soleils qui s'échappe et ruisselle De ses pas quand il marche aux cieux.

Que son bras me soutienne ou bien que sa justice Me laisse ici-bas sans appui, J'adore sa clémence ou bois l'amer calice En m'écriant: Honneur à Lui!