French poem
Saint-denys
by Pamphile Le May (1837–1918)
Dans la haute maison que voilait le drapeau Le zèle était ardent, le spectacle, nouveau. Des hommes valeureux demandaient à combattre; Ils n'avaient pas d'espoir! mais ils voulaient abattre, Pour venger leur pays, les fiers soldats anglais, Comme la faulx, au champ, abat les blés épais. Leurs grands fusils braqués devant chaque fenêtre, Ils trouvaient l'ennemi trop tardif à paraître: —«Les voici!» dirent-ils, tout à coup à la fois, Et chacun, priant Dieu, fit un signe de croix. Ce sacrifice pur des Ames opprimées Monta comme un parfum vers le Dieu des armées. C'était au moment même où le vieux commandant Menaçait l'espion son humble confident.
Le bataillon terrible entrait dans le village. Un grand calme régnait. Les arbres sans feuillage Etendaient leurs rameaux sur les pâles gazons Et sur les toits blanchis des paisibles maisons. Soudain, comme un chevreuil dans un buisson s'élance, Du colonel anglais trompant la vigilance, L'espion s'élança du milieu du chemin Et disparut parmi les arbres d'un jardin.
Gore, tout stupéfait d'une pareille audace, Semblait être insensible et cloué sur la place. Quelques coups de fusils tirés sur le fuyard Cassèrent les rameaux. Les balles au hazard Tombèrent, tour à tour, sur les feuilles jaunies.
Des chants doux et plaintifs, d'étranges symphonies Frappèrent, tout à coup, l'oreille des guerriers Qui voulaient recueillir de faciles lauriers. C'étaient des chants pieux qui sortaient de l'église Et que, par intervalle, au loin, semait la brise. Les femmes, les enfants, unis à leur Pasteur, Priaient, devant l'autel, pour ces hommes de coeur Qui marchaient à la mort d'une âme calme et fière.
Mais de chaque châssis de la maison de pierre Un éclair radieux rejaillit aussitôt. Le bataillon anglais eut un profond sanglot, Et fit, dans sa terreur, quelques pas en arrière. Plusieurs soldats de Gore avaient, dans la poussière, Roulé comme ces troncs que la hache a coupés. De leurs châssis étroits les paysans, groupés, Font pleuvoir avec bruit les balles meurtrières. Les soldats d'Albion relèvent leurs visières. Et sentent dans leurs coeurs la colère monter. Gore s'écrie alors:—«Vont-ils nous arrêter, «Ces maudits habitants, ces rebelles, ces traîtres? «De leur faible repaire, soldats, rendez-vous maîtres! Une nouvelle ardeur, à ces discours grossiers, Se réveille soudain dans l'âme des guerriers, Et, de leurs pieds pesants qui tombent en mesure, Frappant, tous à la fois, la route étroite et dure, Ils marchent, menaçants vers le toit rapproché Où l'ennemi s'était, pour combattre, caché. Mais on entend encor comme un bruit de tonnerre, Et vingt des fiers soldats s'en vont mordre la terre: Et les autres, alors, pour reformer leur rang, Les foulaient sous les pieds et marchaient dans leur sang.
Effrayé des exploits d'ennemis invisibles, Gore qui proclamait ses troupes invincibles, Gore, rougit de honte et trembla de dépit; Puis au même moment, dans la fenêtre, il vit Un homme aux longs cheveux qui faisait mille gestes Et semblait l'appeler vers ces endroits funestes. Et cet homme, c'était le subtil espion! Comme s'il eut été piqué d'un scorpion, Le vieux Gore bondit.—«La croix d'honneur au brave, Dit-il, jetant du feu de sa paupière cave, «Au brave qui tuera le monstre que voici!— Il montrait l'espion.—«Soldats, point de merci!» L'espion odieux gesticulait encore. Mille fusils ensemble, avec un bruit sonore, Firent voler vers lui mille balles de plomb. L'espion disparut. Un silence profond, Un calme menaçant suivit la fusillade. Le bataillon anglais fit une barricade Pour se mettre à l'abri des coups nombreux et sûrs Que lui portaient Nelson et ses soldats obscurs.
On pointa le canon vers la maison de pierre: Dans la rage, on voulait la réduire en poussière Avec les révoltés qui s'y tenaient blottis. Tous les toits d'alentours, en remparts convertis Vomissaient, par torrents, la fumée et les flammes; La crainte d'un échec faisait frémir les âmes. Un nuage effrayant enveloppait le bourg: Et l'air retentissait d'un bruit lugubre et sourd. L'aspect du sang qui coule et l'odeur du salpêtre Font naître le vertige. Et le calme champêtre, Toute à l'heure si doux dans le bourg insurgé, En un tumulte affreux s'est promptement changé. Quelques femmes fuyaient ainsi que des gazelles Qui veulent échapper aux mâchoires cruelles Des tigres courroucés. Et les soldats hurlants Qui n'avaient pu les prendre entre leur bras sanglants, Les soldats irrités voulaient se venger d'elles En les perçant, de loin, de leurs balles mortelles.
Appelant près de lui l'étranger jeune et beau Qui tantôt sur le toit arborait un drapeau, Nelson lui dit:—«Allez dans la distillerie «Que vous voyez là-bas au bord de la prairie; «Quinze hommes résolus comme vous à mourir, «Pour harceler l'anglais, y vont aussi courir.» Et l'étranger partit avec les quinze braves. Ils semblaient, ces héros, de fragiles épaves Qui s'en vont échouer et pourrir sur les bords. Encor jeune tout quinze, aimant la vie alors Comme on l'aime toujours quand elle est sans souffrance, Ou qu'on n'a pas vu fuir la divine espérance, Ils allaient s'éloignant des maisons, des chemins, Passant, sans bruit, courbés, derrière les jardins, Pour ne pas être vus des ennemis barbares.
Or les bruyants clairons qui sonnaient les fanfares, Et les hennissements des rapides coursiers, Le canon qui tonnait, et les cris des guerriers, Les plaintes des mourants, le sifflement des balles Donnaient à ces tableaux des horreurs sans égales.
L'étranger en passant à travers un bosquet Entend un long sanglot. Il s'arrête inquiet. Pendant que ses guerriers d'un pas prudent avancent, Au pied des arbres nus que les brises balancent Il voit, vêtu de rouge, un soldat en courroux Dont une jeune fille embrasse les genoux. Et cette vierge en pleurs tâche d'éloigner d'elle Les lèvres du soldat et sa main criminelle. Mais, brûlant d'assouvir ses sales appétits, Le cynique guerrier déchire les habits De la plaintive enfant dont les épaules nues Rougissent, tout à coup, de hontes inconnues. Un moment interdit, le guerrier canadien S'enflamme de colère à l'aspect de ce chien Dont l'oeil étincelant du feu de la luxure Dévore les beautés de la vierge encor pure. Poussant un cri terrible, il s'élance, d'un bond, Près de l'arbre où se tient le soldat vagabond. De même, rugissant, le feu dans la prunelle, Le lion des déserts qui voit une femelle Aux sauvages amours d'un rival odieux Prêter, sous les forêts, ses flancs luxurieux, De même le lion, agile, souple, alerte, Se fouettant de la queue et la mâchoire ouverte, Surprend, dans sa fureur, son ennemi puissant. Et le combat s'engage horrible, saisissant; La forêt retentit de hurlements féroces: Les arbres sont rompus. De leurs griffes atroces Les terribles lutteurs se labourent les chairs: On voit de leurs grands yeux jaillir d'affreux éclairs; Ils souillent dans le sang leur épaisse crinière. Les feuilles, les rameaux comme un flot de poussière Tourbillonnent sur eux. Les fauves étonnés Se cachent aussitôt dans les bois éloignés. Mais le jeune étranger était sans jalousie: D'un plus noble transport son âme était saisie. —«O lâche ravisseur, dit-il avec mépris, «Est-ce ainsi que chez-vous l'héroïsme est compris? «Tourne donc contre moi tes inutiles lames «Au lieu de te cacher pour outrager les femmes!» L'Anglais en l'entendant, tressaillit de fureur:— A l'armée il passait pour un fameux tireur:— Il saisit sur le sol sa longue carabine Et, visant l'étranger:—«Va-t'en d'ici, vermine! «Va-t'en dans l'autre monde y faire des sermons!» Et le coup retentit. Sur les pâles gazons Tombèrent des rameaux déchirés par la balle. Du soldat d'Albion poussant la main brutale, La vierge fit trembler le fusil destructeur Et sauva de la mort son noble protecteur. L'anglais abasourdi tire sa baïonnette Et d'un bon furieux sur l'étranger se jette. Mais celui-ci l'attend. De son fusil léger Qu'il fait, comme un bâton, tourner et voltiger Il pare habilement les attaques du traître. —«Tu trouves, lui dit-il, plus malaisé, peut-être, «De vaincre et de tuer l'homme qui se défend, «Que d'outrager la femme ou la timide enfant!» L'anglais ne répond pas: mais dans sa rage aveugle, Il mugit sourdement comme un taureau qui beugle. —«Va donc, reprend encor le jeune canadien, «Va voir si tes pareils s'amusent aussi bien, «Lâche, dans l'autre monde, avec les jeunes filles, «Et s'ils vont se cacher souvent sous les charmilles! En achevant ces mots, d'un adroit mouvement Il épaule son arme et fait feu. Lentement Le soldat polisson ouvre les bras et tombe. Le vautour était mort sous l'oeil de la colombe.
Le guerrier Canadien avait aussitôt fui. Il allait par les prés emmenant avec lui La douce jeune tille encore tout tremblante. Ses quinze compagnons dont la marche était lente Avaient à peine atteint le vaste bâtiment Dont Nelson avait cru devoir, en ce moment, Prendre possession. Ces braves gens conçurent De singuliers soupçons alors qu'ils aperçurent La vierge échevelée et leur chef valeureux: Ils se regardaient tous et souriaient entre eux.
Et quand le couple ému dont la crainte était grande, Promptement se fut joint à l'héroïque bande, On vit l'un des guerriers frissonner et pâlir, Et, pareil au blessé qui se voit affaiblir, S'appuyer tristement sur son arme fidèle. Un nom vint expirer sur ses lèvres: «Adèle!» La pauvre jeune fille, en entendant son nom, Leva ses yeux rougis vers le brave garçon. Un souris vint briller à travers sa tristesse; Elle ne cacha point son immense tendresse: —«Jean-Baptiste!» dit-elle; et vers l'homme chéri Elle voulut courir et chercher un abri. Mais il la repoussa d'une main implacable; Et sa voix qui tremblait paraissait formidable; Et dans son fier regard on voyait son souci. «Adèle! lui dit-il, que viens-tu faire ici?» Mais la vierge se tait: on voit couler ses larmes. Alors le jeune chef à ses compagnons d'armes Du fusilier anglais raconta vivement Les desseins criminels et le prompt châtiment. Jean-Baptiste, honteux de sa dure parole, Presse contre son coeur l'enfant qui se désole.
Et l'on entend toujours les cris des combattants! Et la foudre noircit les étendards flottants! Le canon destructeur mugit comme un tonnerre; Le ciel est obscurci; l'on sent trembler la terre; Et les coursiers fougueux déchirent le sol dur; Et le sang des blessés va rougir le flot pur; Et dans le temple saint, pour les pauvres victimes, Montent vers le seigneur des prières sublimes. Les quinze paysans et leur chef dévoué, Dans leur projet hardi n'avaient pas échoué: Prenant soudainement l'ennemi par derrière, Ils formaient sur sa route une ardente barrière D'où s'élançaient la flamme et le plomb meurtrier. Chaque coup atteignait un perfide guerrier Et du bataillon rouge augmentait l'épouvante. Gore le vétéran qui s'indigne et se vante D'exterminer bientôt ces hardis habitants, Gore appelle Markham:—«Déloge, il en est temps, «Déloge, lui dit-il, mon brave capitaine, «Ces rustres qui sont là peut-être une centaine. «Prends avec toi, Markham, cent soldats généreux: «Que le combat soit court, comme l'exemple, affreux!» Animant de la voix ses soldats en furie, Markham s'élance alors vers la distillerie. Ceux qui sont au dedans, en le voyant venir, Lèvent la main au ciel et jurent de tenir Jusqu'à la dernière heure, à la dernière balle, Malgré leur peu d'espoir et leur force inégale, Dans ce poste où Nelson leur dit de s'embusquer. Les anglais confiants se hâtent d'attaquer: Ils espèrent cueillir une moisson de gloire Et ne point, cependant, payer cher la victoire. Les balles sur le toit avec d'horribles bruits Tombaient comme, en été, tombent de rouges fruits Que la tempête arrache aux palpitantes branches. Les canadiens cachés dans leurs remparts de planches, Décidés à mourir, ripostaient vaillamment. En face d'un chassis et près de son amant Adèle regardait, muette, consternée, Ce combat inouï, cette lutte acharnée Qui ne devait finir, lui semblait-il, hélas! Qu'avec l'affreuse mort de tous ces preux soldats. Elle voit s'avancer menaçant et farouche, Brandissant son épée et l'injure à la bouche, Markham le commandant des fiers guerriers anglais. Elle croit qu'il l'a vue et qu'il va désormais Redoubler ses efforts et puis s'emparer d'elle. Elle s'attache au bras de son ami fidèle A l'instant où le gars, se découvrant un peu, Allait tirer au coeur de ce chef plein de feu. Le coup retentit; mais la balle vagabonde, Avec un bruit léger, alla tomber dans l'onde, Et cent coups aussitôt tonnèrent à la fois. Le brave Canadien sur le plancher de bois Laissa tomber soudain son fusil inutile. On le vit chanceler comme un tronc que inutile La hache du colon dans un défrichement: Il étendit les bras et tomba lourdement Aux pieds de ses amis qui combattaient sans cesse. Folle de désespoir, l'humble fille se dresse Et lance aux ennemis un regard de fureur: —«Soyez maudits de Dieu!» dit-elle; et la terreur S'emparant aussitôt de son âme brisée, Elle cherche à s'enfuir par l'étroite croisée: Mais une balle siffle et lui perce le sein. Elle jette un sanglot, porte à son coeur sa main, Comme pour retenir encore un peu la vie. Puis, pâle, l'oeil vitreux, mais encore jolie, Elle s'affaisse auprès du guerrier déjà mort. A tous deux le Destin donne le même sort. Ils étaient fiancés, et l'heureux mariage Aurait eu lieu bien sûr, disait-on au village, Le plus tard aux jours gras, peut-être même aux Rois. Ils moururent tous deux comme on voit sous les bois Mourir deux tendres fleurs qu'un pied distrait écrase. O couple infortuné qu'un doux amour embrase, Soyez unis au ciel par un lien nouveau, Et laissez-moi couvrir de fleurs votre tombeau!
De ses nombreux soldats soutenant le courage, Markham hurlait toujours et semblait pris de rage. Le chef des Canadiens, le bouillant étranger, Comme tous l'appelaient, méprisant le danger, Profondément chagrin de la perte d'un brave, Et de la triste mort de cette fleur suave Qu'il venait de sauver des mains d'un polisson; Le chef des canadiens envoyés par Nelson, A son tour s'avança sous la grêle de balles Qui sifflaient dans les airs comme font les rafales; Il arma son fusil, il visa de sang froid, Et le bouillant Markham fut atteint au bras droit. On vit ce commandant faire un geste suprême, Et tomber sur le sol en poussant un blasphème. Alors tous les soldats, surpris, épouvantés, Commencèrent à fuir, courant de tous côtés.
Nelson et ses guerriers, armés depuis l'aurore, Dans leur maison de pierre, au bataillon de Gore Résistaient noblement. Déjà le jour baissait; Gore perdait l'espoir, son ardeur s'affaissait. Ces simples habitants qu'il se vantait de vaincre N'étaient peut-être, alors, pas loin de le convaincre Qu'un peuple qui défend ses droits, sa liberté, S'il peut être vaincu, doit être redouté. Comme souvent on voit les flots pendant l'orage S'élancer, menaçants, jusqu'au bord du rivage, Couvrir d'écume, au loin, l'inébranlable roc Qui gémit mais résiste à leur furieux choc, Se replier enfin, et, secouant leurs cimes, Reculer et se perdre au milieu des abîmes; Ainsi l'on vit, soudain, l'orgueilleux bataillon Se replier et fuir, traînant son pavillon Où venait de s'inscrire une amère défaite. Et les clairons pleuraient en sonnant la retraite. Alors les Révoltés, joyeux, remplis d'espoir, Poursuivirent longtemps, sous le ciel déjà noir, Leurs ennemis nombreux emportés par la crainte. Et longtemps les échos répétèrent la plainte Que jetait en tombant le malheureux fuyard Atteint par une balle envoyée au hazard.
O Perrault, que ton nom soit toujours cher aux braves î C'est alors qu'en luttant pour briser nos entraves Tu trouvas aussi toi le glorieux trépas! Ta balle d'un fuyard vient d'arrêter les pas: Il tombe, mais il veut, dans l'ire qui l'enflamme, Tuer un Canadien avant de rendre l'âme. C'est toi qui le premier passes auprès de lui. Il se dresse aussitôt: son bras lui sert d'appui: Son espérance, enfin, n'a pas été trompée: Il te perce le coeur de sa sanglante épée, Et retombant, hideux, le sang déjà figé, Il expire en riant de s'être ainsi vengé!
Mais tel ne finit point le combat de Saint-Charle! Ils furent malheureux les héros dont on parle Sous le chaume paisible, encor avec orgueil! La sainte liberté sortit de leur cercueil. Qu'ils se consolent donc et tressaillent de joie! Ils furent écrasés. Comme un arbuste ploie Sous le poids des glaçons qui couvrent ses rameaux; Comme un vaisseau trop plein s'enfonce sous les eaux; Ainsi ces fiers lutteurs s'affaissèrent dans l'ombre, Pas vaincus, écrasés par la force et le nombre! Et leur chef, un anglais! et leur chef les vendit!... Que ton nom, lâche Brown, soit à jamais maudit!