French poem
Saint-eustache
by Pamphile Le May (1837–1918)
Il est doux, quand les feux d'un soleil implacable Ont embrasé les airs, les ondes et le sable, Il est doux de sentir les vents légers et frais Passer sur nos fronts chauds, dans nos cheveux épais! Il est doux d'aspirer le baume des campagnes, Quand le jour ne luit plus qu'au sommet des montagnes! Et, quand la nuit descend à pas silencieux, Il est doux de s'asseoir, en cercle gracieux, Sur les bancs de gazon ou le seuil de la porte, Pour raconter les faits que la rumeur apporte.
Les voisins de Lozet, depuis le vieux Bibaud Jusqu'au petit Zaï qui demeure plus liant, S'étaient tous assemblés sous l'orme solitaire, Le soir d'un jour bien chaud. Tonkourou devait faire De ses courses au loin le fidèle récit. —«Les heures passent vite et le temps s'obscurcit,» Observa Jean-Xavier, «notre indien retarde.» Comme il disait ces mots, de sa voix nasillarde Le vieux chef Tonkourou saluait les amis. A la place d'honneur il fut de suite mis. On écouta longtemps, sous les sombres ramures, Ses récits curieux, ses longues aventures. Et, quand il raconta Saint-Charle et Saint-Denys, On vit passer du feu dans ses vieux traits brunis. Il dit: «Tant de vaillance, hélas! fut inutile: «Nous fûmes écrasés comme un nid que mutile, «Dans les foins odorants, le pied d'un fier taureau. «Cependant notre espoir s'éveilla de nouveau: «Des bravos se levaient au bourg de Saint-Eustache: «Nous les allâmes joindre. Il est bon que l'on sache «Quelles armes portaient les nouveaux combattants: «Des fourches et des faulx. Nous allions, haletants, «Comme des chiens perdus qui recherchent leurs maîtres: «Nous défendions nos droits: on nous appelait traîtres! «N'importe? nous voulions dire, par notre mort, «Que le droit du chrétien et le droit du plus fort «Ne doivent pas ensemble, après tout, se confondre.
«Colborne, un monstre affreux, se préparait à fondre «Avec huit gros canons et deux mille soldats «Sur le bourg révolté. Girod, nouveau Judas, «Devenait lâche et traître. Il fuyait à la vue «Des bataillons anglais couvrant la plaine nue. «Honteux d'avoir trahi le plus vaillant guerrier, «Il se brisa le front de ce plomb meurtrier «Que l'on avait tondu pour l'ennemi barbare. «Léon me devançait: Ah! sa vaillance rare «Pouvait être à Chénier d'un suprême secours. «Il était rendu, lui, depuis deux ou trois jours «Quand notre faible troupe entra dans le village. «La foule avait déjà remarqué son courage, «Et Chénier se plaisait à prendre ses conseils. «Chénier! quel homme encore! On n'en voit de pareils «Que dans ces temps de lutte, et ces jours d'héroïsme «Où les peuples aux fers, contre un froid égoïsme, «Fatigués de souffrir, se révoltent enfin. «Chénier était venu poussant sur son chemin, «Comme un troupeau docile, une bande animée, «Mais sans expérience et faiblement armée. «Il entra dans l'église et, prosternant son front «Devant les saints autels que bientôt souilleront «Les ennemis nombreux de leur présence impie, «A sa patrie aimée il vient offrir sa vie. «Il divisa ses gens, s'empara des maisons «Dont les murs plus épais défiaient les canons. «Comme les fleurs des champs par les vents balayées «Les femmes vers les bois s'enfuyaient effrayées. «Comme une citadelle on arme le couvent.
«Le moineau n'était plus dans son nid sous l'auvent; «Le cliquetis du fer, les cris des sentinelles «Succédèrent aux chants des vives hirondelles.
«Il est rare qu'un peuple opprimé bien longtemps «Ne s'accoutume pas à ses fers irritants, «Ne perde pas l'amour des combats, de la gloire, «Et l'ardente vigueur qui donne la victoire. «Le curé du hameau, devinant bien comment «Serait vite écrasé ce fier soulèvement; «Comment de vieux soldats, formés daus les batailles, «Allaient balayer vite, hélas! de leurs mitrailles, «Les rangs mal affermis des jeunes révoltés, «Et les maisons de bois et les grains récoltés; «Le curé prit la croix sur l'autel de l'église «Et, passant lentement dans la foule soumise, «Il supplia le peuple, au nom du Dieu d'amour, «De souffrir en priant, et d'attendre le jour «Marqué par le Seigneur pour notre délivrance. «Il pleurait en parlant. Touchés de sa souffrance, «Ou, peut-être, vaincus par la peur des combats, «Du hameau, tour à tour, sortirent les soldats. «Et Chénier resta seul!... Oui, seul avec un brave! «Avec Léon! Longtemps, d'une voix triste et grave, «Le curé les pria de se sauver tous deux. «Et que pouvaient-ils donc ces hommes valeureux, «Que pouvaient-ils, ô ciel! contre une armée entière? —«Mon père, dit Chénier, offrez votre prière «Pour nos âmes qui vont retourner à leur Dieu. «Et Léon ajouta:—Notre sang dans ce lieu «Fera germer enfin la liberté, mon père! «Ces choses que je dis une bouche sincère «Me les conta cent fois après l'événement. «Je n'étais pas au bourg, en effet, au moment «Où s'y passait, hélas! cette scène d'angoisse; «Mais j'arrivai bientôt. De quelqu'autre paroisse «Vinrent on même temps de vigoureux garçons. «Cbénier pleura de joie:—Oh! j'avais des soupçons, «Dit-il, serrant la main aux nouveaux militaires. —«Nos retards, ô Chénier, ne sont pas volontaires, «Répondit l'un d'entre eux: nos mères pleuraient tant!» «Midi sonnait alors. Et, dans le même instant, «On vit reluire au loin les blancs cimiers des casques; «Et le sol bourdonna comme dans les bourrasques. «Colborne s'avançait avec son régiment. «Nous poussâmes au ciel un long rugissement: «La fureur nous gagnait et chassait nos alarmes. «Mais plusieurs d'entre nous n'avaient aucunes armes; «Ils dirent à Chénier:—«Donnez-nous des fusils «Pour que nous combattions, comme vous, ces gentils.» «Et Chénier fièrement:—Attendez-donc vous autres: «Nous mourrons les premiers et vous prendrez les nôtres!
«Les Anglais occupaient un immense terrain: «On était enfermé dans un cercle d'airain: «Aurait-on voulu fuir qu'on n'aurait pu le faire. «Colborne nous dépêche un vieux parlementaire «Qui nous promet à tous de respecter nos jours «Si nous livrons nos chefs.—O bande de vautours, «Répondons-nous alors, emportés par la rage, «O bande de vautours, faites-donc votre ouvrage! «Vous n'avez pas coutume, allons! d'être si doux! «Pas de traîtres ici! Venez! écrasez-nous! «Nous saurons bien mourir, nous ne savons pas craindre!» «Comment pourrai-je, hélas! comment pourrai-je peindre «La fureur des anglais, et le bruit des canons, «Les tremblements du sol, la clameur des clairons? «Comment peindre l'horreur que répand cette armée? «De tous côtés l'éclair déchire la fumée; «Le ciel est devenu sinistre, ténébreux: «On eut dit que la nuit ou qu'un orage affreux «Enveloppaient soudain le malheureux village. «Le ennemis, pressés de faire le pillage, «Sans merci nous serraient et maltraitaient nos gens. «On voyait les fusils s'agiter en tous sens «Comme des jeunes troncs que tourmente l'orage: «Et nous, nous ripostions avec un grand courage. —«Faisons une sortie! A moi le noble soin, «Dit tout à coup Léon, de rejeter plus loin «Ce serpent infernal qui nous tient et nous serre! «Aussitôt comme un daim que, la chaleur altère. «Il s'élance suivi des plus audacieux. «Ils vont comme la foudre. On dirait que les cieux «Détournent d'eux les coups de l'ennemi barbare. «Le vieux Colborne en vain l'ait sonner la fanfare «Pour ramener au feu ses gens épouvantés. «La déroute est complète: on fuit de tous côtés. «L'audace a renversé des chances inégales. «Mais déjà nos soldats ont épuisé leurs balles: «Ils cherchent des cailloux sous la neige des prés. «On voit, en ce moment, venir en rangs serrés, «Pour prêter leur secours aux anglais en déroute, «Des bataillons nouveaux. C'est en vain que l'on doute «On les a reconnus et ce sont des amis!... «Des amis égarés dont la frayeur a mis «Et le coeur et les fronts aux genoux de leur maître! «Leclerc les commandait. En les voyant paraître «Une immense douleur accable nos guerriers: «Ils reviennent à nous sous des feux meurtriers. «Tout espoir s'envolait: la mort était certaine. «Nous déployions toujours une ardeur surhumaine. «Autour de nous brûlaient les plus belles maisons, «Et le vent avec bruit emportait les tisons «Qui se croisaient dans l'air avec les boulets rouges. «On eut dit que le sort voulait sauver les bouges, «Car les boulets ardents passaient sans les toucher. «Les petits sont heureux de pouvoir se cacher «Quand des grands la tourmente abat la tête altière. «L'incendie approchait; et la toiture entière «Du couvent où d'abord nous nous étions massés «Avait pris feu déjà. Nous étions menacés «D'être tous engloutis sous les cendres brûlantes. «Nous gagnâmes l'église. Et les balles sifflantes «Décimèrent encor nos rangs bien éclaircis. «Pensant que nous fuyons dans les champs obscurcis, «Un froid guerrier anglais s'avance et se croit brave: «Le fanfaron Gugy, pour nous cracher sa bave, «Vient à cent pas de nous monté sur son cheval. «Léon court au devant du bouillant animal, «Blesse d'un coup de feu le cavalier farouche. «Mais celui-ci, soudain, le blasphème à la bouche, «Sur ses fiers étriers se dresse furieux, «Et de son glaive aigu frappe l'audacieux. «Comme un jeune arbre au vent Léon tremble, murmure: «D'une fébrile main il presse sa blessure. «Il n'avait point d'épée et point de pistolet: «De son fusil pesant il fait le moulinet «Pour empêcher Gugy de le toucher encore. «Tous deux affaiblissaient. Gugy, criant, implore «De ses vieux compagnons un rapide secours. «Ils viennent par milliers, pareils à des vautours, «Afin d'aider ce lâche à tuer un seul homme. «A l'aspect du forfait que l'ennemi consomme, «Nous voulons, nous aussi, prendre part au combat; «Mais notre cause sainte eut été sans soldat, «Car tous nous serions morts écrasés par le nombre: «Et Chénier aussitôt ferma l'église sombre. «Léon luttait toujours. Le sang sur ses habits «Tombait comme les grains d'un collier de rubis; «Ses regards se voilaient, sa main devenait gourde. «Il laissa tout à coup tomber son arme lourde. «Et du sang de ce brave on vit encor Gugy «Teindre son glaive impur. Mais le cruel tory «Tomba pâle et mourant auprès de sa victime. «Ses compagnons, ravis de sa lutte sublime, «L'emportèrent au camp sur un brancard d'osiers. «Et sous leurs pieds de fer les hennissants coursiers «Foulèrent le beau corps du jeune capitaine.
«La mort de notre ami devait être certaine: «S'il eut encor vécut plus d'un sabre vainqueur Se serait empressé de lui percer le coeur....» Et le vieux Tonkourou suspendant son histoire, Se mit à sangloter. Son rustique auditoire Dans un morne silence écoutait attendri. «Hélas! c'est donc bien vrai, mon Dieu! qu'il est péri!» Dit une douce voix qui sortait du feuillage; Et l'on vit s'éloigner, se voilant le visage, Une forme suave, un spectre radieux: C'était Louise. Enfin, en s'essuyant les yeux Le sauvage reprit son récit véridique. «Nous fîmes, dans l'église, une lutte héroïque, «Dit-il d'un ton plus triste; et vous ne savez pas «Comme un petit pays a de vaillants soldats... «Les murs se lézardaient et les voûtes sonores «Rendaient mille bruits sourds. Comme des météores «Les boulets, en sifflant, passaient dans les clochers. «On eut dit que parfois des quartiers de rochers «S'écroulaient près de nous. C'étaient les murs de pierre «Qui se désagrégeaient et tombaient en poussière. «Le feu prit sur le toit: on vit le ciel rougir; «On entendit partout les ennemis rugir, «Oui, rugir de bonheur! A la clarté des flammes, «Des sabres on voyait étinceler les lames. «Il nous fallait choisir, ou de brûler tout vifs, «Ou tomber sous le fer d'hommes vindicatifs. «Mille flèches de feu déjà perçaient la voûte: «Le temple s'ébranlait.—«Ouvrons-nous une route «Dans les rangs ennemis! s'écrie alors Chénier; «Et, comme un tigre ardent, il vole premier. «Nous le suivons de près. L'anglais surpris, recule; «Mais, revenant bientôt, de sa peur ridicule, «Il nous serre, il nous tient dans un orbe fatal. «Nous frappons à grands coups: nous lui faisons du mal: «Et l'ennemi nombreux comble toujours le vide «Que peut faire en ses rangs notre bande intrépide, «Tandis que nul ne vient pour remplacer nos morts! «Et nous n'étions pas même encore tout dehors «Que le temple, rongé par le fer dans sa base, «S'ébranle en gémissant et s'écroule. Il écrase «Sous ses brûlants débris la moitié de nos gens.
«Tous nous sommes blessés. Et moi-même je sens «Sous mon corps affaibli mes jambes qui chancellent. «Sur le front de Chénier mille fers étincellent: «Le héros glorieux ne pare plus les coups.... «Il est pâle, il fléchit, mais les brave encor tous.... «Quel mépris dans ses yeux nous avons vu paraître «Quand un compatriote, osa, d'une main traître, «Le frapper lâchement une dernière fois!... «Il tomba ce grand homme en embrassant la croix, «La croix qui protégeait une sainte poussière: «Car ce dernier combat se fit au cimetière. «Alors tout fut fini. L'oppresseur triomphait. «Je devins prisonnier. «Le cachot n'est pas fait «Pour un enfant des bois, me disais-je à moi-même: «Et je repris un soir la liberté que j'aime. «Ne me trahissez pas. Mais qu'ai-je à craindre tant, «Puisque vous pleurez tous, mes vieux, en m'écoutant?»
La nuit était venue. Au levant les Hyades Des lointaines forêts dominaient les arcades. Comme un bouquet de feu, dans le Taureau brillant, Aldebaran la rouge ouvrait son oeil sanglant.» Lozet se levant, dit:—«Il faut que l'on repose «Si l'on veut être bon, demain, à quelque chose. «Prenons un petit verre et disons bonne nuit. «Tonkourou n'ira pas dormir dans son réduit: «Je le garde avec moi... Venez tous pour la noce. «On s'amusera bien. Ce serait chose atroce «Que de ne pas répondre à l'appel ce jour-là. «Les jeunes parleront de ceci, de cela; «On fumera la pipe; on pourra boire et rire, «Et Tonkourou dira ce qu'il lui reste à dire.