French poem
Volonté Paternelle
by Pamphile Le May (1837–1918)
La nuit se retirait devant la vive aurore; Le jour allait venir quand Louise put clore Sa brûlante paupière en son lit de duvet. Elle vit s'incliner, sur son humble chevet, Un ange au front empreint d'une souffrance amère: Et cet ange, il semblait, était sa jeune mère. Elle voulait alors tendre pour l'embrasser Ses deux bras qu'un lien semblait embarrasser, Et toujours ses beaux bras demeuraient immobiles. Et toujours l'ange saint de ses grands yeux tranquilles, De ses grands yeux souffrants la regardait dormir. Elle voulait parler, elle voulait gémir; Mais comme un jeune oiseau qui vainement essaie D'ouvrir une aile faible au dessus de la haie, Elle agitait sa lèvre et jetait de vains mots Sans cesse entrecoupés de soupirs, de sanglots. Elle crut toutefois, elle crut bien entendre L'Ange qui lui disait d'une voix ferme et tendre: —«A ton père obéis en ce qu'il veut de toi; «La volonté d'un père est une sainte loi.» Mais lequel, de celui qui m'a donné la vie, Ou de l'autre aussi bon qui pour moi sacrifie Depuis plus de vingt ans ses jours, sa liberté, Lequel doit sur mon coeur avoir autorité? Aurait-elle voulu demander à son ange. Mais un charme nouveau, mais une force étrange Liait toujours sa langue ainsi que sur le pré La hart de coudre lie une gerbe de blé.
Quand elle s'éveilla son visage était pâle, Sa poitrine exhalait comme un pénible râle. Elle vint en pleurant se jeter à genoux A l'endroit ou cet ange au regard triste et doux S'était tenu. Devant une image étoilée Représentant debout Marie Immaculée Elle pria longtemps. Le soleil radieux Comme un rubis immense ornait le front des cieux Et faisait resplendir la fenêtre irisée.
Sur la neige des clos la lumière brisée Semblait des diamants répandus à foison, Le métier reposait tout près de la cloison. Louise ayant prié seule dans sa chambrette, Vint se mettre à l'ouvrage Elle prit, la navette: Avec un léger bruit, de ses doigts entendus, Entre les brins de laine artistement tondus, Elle la fit courir. Ainsi dans les nuages Paraît courir la lune à la fin des orages; Ainsi l'on voit glisser à travers les rameaux Avec un bruit pareil, l'aile des gais oiseaux.
Sous le toit de Lozet, cette nuit-là, personne Ne goûta le repos qu'un sommeil calme donne. Le pilote, ravi dans la félicité, Sentait ses yeux s'emplir d'une étrange clarté Et des jours d'autrefois retrouvait les ivresses. La mère Jean Lozet avait plus de tendresses Pour cette aimable enfant qu'un singulier hazard Allait peut-être, hélas! lui ravir tôt ou tard. Le jeune capitaine en cette circonstance Trouvait un grand motif à plus vive constance, Jean Lozet s'avançant vers le bruyant métier Prit le bras de Louise, et, d'un ton familier, Lui dit en souriant sous ses vieilles moustaches: —«Louise, ma chérie, il faut que tu le saches, «François t'a demandée en mariage, hier... «C'est un brave garçon; ou peut en être fier. «Confiant dans ton coeur, car il n'est pas frivole, «J'ai voulu sur le champ engager ma parole. —«O mon père! pourquoi vous engager ainsi?... «Avec ma mère et vous je veux rester ici.» —«Ici vous resterez, ô ma chère Louise, «Au lieu d'aller tous deux vivre à la Vieille-Eglise. —«O mon père, pardon! je n'aime pas assez. —«C'est inutile, enfant, car je le veux! Cessez «Vos intimes rapports avec ce capitaine; «Vous serez mariée avant une quinzaine!» Dans sa chambre discrète, alors, fondant en pleurs, Louise alla cacher ses nouvelles douleurs. Au même instant entrait le jovial pilote: Il voit sa douce enfant qui se cache et sanglote. —«Pourquoi donc, vieil ami, dit-il, à Jean Lozet, «Pourquoi ces pleurs amers? Est-ce quelque secret? Et Lozet lui répond d'un ton plein d'amertume: —«Vous ne soupçonnez pas, Auger, je le présume, «Que je veuille du mal à cette bonne enfant? —«Non certainement non.—«Notre curé défend; «Et la défense, Auger, est juste ce me semble, «Entre les jeunes gens qui demeurent ensemble «Ces entretiens d'amour, ces tendres liaisons.» —«Je comprends, père Jean, vos pieuses raisons; «Vous voulez que d'ici notre jeune ami sorte? —«Je ne veux pas, Auger, sur lui fermer ma porte; «Je veux unir Louise, et sans retard l'unir «A ce jeune habitant dont vous devez bénir, «Le capitaine et vous, l'héroïque courage.» —«Parlez-vous de Ruzard?—«Il est dur à l'ouvrage, «D'une santé de fer, économe, appliqué.... —«Parlez-vous de Ruzard?—«Je l'ai bien remarqué «Parmi les jeunes gens de tous les voisinages. «Nul n'est mieux attiffé, nul n'a plus d'avantages.... —«Parlez-vous de Ruzard?—«Oui de l'ami François. «Il sera notre gendre, et c'est un fort bon choix.» —«Je n'aime pas cet homme.—«Et pourquoi je vous prie! «Parceque vous devez à cet homme la vie?» Le pilote à ces mots qui le blessaient un peu Sentit que son front nu devenait tout en feu. Lozet s'aperçut bien qu'il avait été vite; Mais le mal était fait: la parole était dite. —«Je n'aime pas cet homme, et ma fille, jamais.... Auger n'acheva, pas. Il comprit que la paix S'était de ce moment du foyer envolée, Et qu'il fallait sortir. Louise désolée, Accourant tout-à-coup, se jeta dans ses bras: —«O mon père, restez? Ne m'abandonnez pas!» Et Lozet se sentit enflammé de colère: —«O Louise, dis-moi! ne suis-je pas ton père, «Moi qui depuis vingt ans t'enveloppe d'amour, «Forme de beaux projets, travaille chaque jour, «Pour éloigner de toi la misère ou la peine, «Pour te rendre la vie agréable et sereine! «Moi qui depuis vingt ans ai souffert, ai prié, «Ne demandant toujours que ta douce amitié, «Ne suis-je pas ton père autant que cet autre homme «Qui ne t'a jamais vue, et ne peut savoir comme «On s'attache à l'enfant que l'on voit au berceau, «Dans ses langes vagir comme un petit oiseau, «Tendre ses petits bras et sourire à sa mère! «A l'enfant que l'on voit essayer sur la terre «Ses petits pieds mignons qui fléchissent souvent? «Qu'on entend babiller, comme la feuille au vent, «Avec les rayons d'or du soleil qui se lève! «Et que l'on voit grandir, et courir sur la grève «Avec la luciole, avec les papillons?... «Oh! le chagrin bientôt fera de creux sillons «Sur mon front dénudé, sur ma joue amaigrie! Reprit-il, comme à part, d'une voix attendrie, Après un court repos. «Et faites donc du bien! «Que vous en advient-il? Du mal! du mal ou rien! «J'ai reçu sous mon toit deux grandes infortunes: «Nos peines, nos gaîtés, dès lors furent communes: «Elles vont me tuer pour prix de mon bienfait! «Faut-il que je regrette et le bien que j'ai fait «Et le mal que j'aurais, comme d'autres, pu faire!» —«Oh! je voudrais toujours, mon bon père, vous plaire! Dit Louise au vieillard en le baisant au front. «Ne désespérez pas: votre coeur est trop prompt. «Je vous aime et je veux vous être bien soumise. «Près de vous restera votre douce Louise: «Pour vous seul, ô mon père, elle aura de l'amour! «Pour vous seul, sans jamais demander de retour!
La mère, contristée, écoutait on silence: Elle ne voulait pas que par la violence Son époux à Ruzard amenât l'humble enfant: Des calculs d'intérêt son âme se défend. Lorsque l'époux s'irrite elle demeure calme, Et souvent sa douceur lui fait gagner la palme, Léon sur son chevet vit longtemps voltiger Des songes amoureux l'essaim doux et léger. Il sortit avant l'aube, et sur la blanche voie, Quand tous dormaient encore, il promena sa joie.
Le pilote, agité de sentiments divers, Sortit de la maison. D'implacables revers Menaçaient l'allégresse à peine retrouvée. Il rencontra Léon dans la vaste cavée Qui sépare, non loin, la terre de Boisvert De celle de Gagnier le maréchal expert. Il lui raconta tout. Léon penchait la tête, Et dans son coeur troublé bouillonnait la tempête. Quand il revit Lozet il sut de son esprit Dissimuler pourtant le trouble et le dépit: Quand il se trouva seul avec sa bien aimée, De son âme il laissa la douleur comprimée Déborder tout à coup comme l'eau du printemps; Et tous deux, en secret, pleurèrent bien longtemps.
L'âme des naufragés sentait de l'amertume, Car Lozet avec eux ainsi que de coutume N'aimait plus à causer, n'aimait plus à sortir. Souvent ils se disaient qu'il leur faudrait partir Avant que le printemps rendit libre le fleuve Et couronnât les bois de leur parure neuve. Ils se croyaient à charge à l'honnête habitant. A sa table frugale ils simulaient pourtant un calme, une gaîté qui leur déchiraient l'âme. Le pilote, surpris, croyait voir une trame Pour l'éloigner plus tôt de son aimable enfant. Le Capitaine, lui, dans son amour constant, Aux projets du vieillard devinait un obstacle. La maison n'offrait plus qu'un pénible spectacle. On ne s'égayait point par de charmants propos: Louise n'osait pas confier aux échos Les timides accents de sa voix de fauvette. Seule sur le métier s'agitait la navette. Seulement quand venaient les voisins tout joyeux On tâchait de paraître un peu moins soucieux.