French poem
Ce livre est sûr de mal plaire
Ce livre est sûr de mal plaire Aux trop jeunes d’entre vous, Mais peut-être il sera doux À tel aussi que tolère Son âge encor parmi nous.
J’y formule mes idées En termes à point précis Pour les gens enfin rassis Et las de choses tentées Dans un jadis indécis.
De mots assez lapidaires Dans le cas de mon désir J’aurais bien voulu saisir Et fixer en salutaires Sentences mon déplaisir
Et mon plaisir devant telle Ou telle chose à mon choix, Gœthe le fit, et je crois Pouvoir, son œuvre immortelle, La réduire en tapinois,
En sourdine, à ma manière Selon mon temps et mes us Et mes coutumes élus En forme d’avant-dernière Ou dernière fin, sans plus…
Le poète qu’il faut être Et que j’ai, dit-on, été (Le suis-je, dites, resté ?) Craint de ne plus le paraître, — Cas terrible, en vérité ! —
Dès qu’il se sent moins sincère Que par trop judicieux. Las ! que c’est de tourner vieux ! La prudence est nécessaire : Qu’être dupe valait mieux !
J’admire l’ambition du Vers Libre, — Et moi-même que fais-je en ce moment Que d’essayer d’émouvoir l’équilibre D’un nombre ayant deux rythmes seulement ?
Il est vrai que je reste dans ce nombre Et dans la rime, un abus que je sais Combien il pèse et combien il encombre, Mais indispensable à notre art français
Autrement muet dans la poésie Puisque le langage est sourd à l’accent. Qu’y voulez-vous faire ? Et la fantaisie Ici perd ses droits : rimer est pressant.
Que l’ambition du Vers Libre hante De jeunes cerveaux épris de hasards ! C’est l’ardeur d’une illusion touchante. On ne peut sourire à leurs écarts.
Gais poulains qui vont gambadant sur l’herbe Avec une sincère gravité ! Leur cas est fou, mais leur âge est superbe, Gentil vraiment, le Vers Libre tenté !
Après tout, ils ont sans doute raison, Puisque notre vie est aux trois quarts faîte ; C’est à nous de leur céder la maison, En nous réservant toutefois le faîte.
La jeunesse, hélas ! aime à triompher. Nous fûmes aussi triomphaux et jeunes. Sans plus qu’eux de pente à philosopher. Bah, qu’ils aient la faim, nous aurons les jeunes.
Qu’ils gardent Ibsen ! Nous, c’était Hugo. Qu’ils soient tant et plus, nous restons les mêmes. N’étant pas trop vieux, n’allons tout de go Pas encor songer aux plongeons suprêmes.
Laissons-les grandir. Leur art mûrira : Ils ne viennent que d’entrer dans le temple, Et notre mort pleurée approuvera Ceux à qui nous avons donné l’exemple.