Versos French Pierre de Ronsard Ah Dieu ! que malheureux

French poem

Ah Dieu ! que malheureux

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AH Dieu ! que malheureux nous sommes: Ah Dieu ! que de maux en vn temps Offensent la race des hommes Semblable aux fueilles du Printemps, Qui vertes dessus l'arbre croissent, Puis elles l'Automne suiuant, Seiches à terre n'apparoissent Qu'vn iouët remoqué du vent. Vrayment l'esperance est meschante, D'vn faux masque elle nous deçoit, Et tousiours pipant elle enchante Le pauure sot qui la reçoit: Mais le sage qui ne se fie Qu'en la plus seure verité, Sçait que le tout de nostre vie N'est rien que pure vanité. Tandis que la crespe iouuence La fleur des beaux ans nous produit, Iamais le ieune enfant ne pense A la vieillesse qui le suit: Ne iamais l'homme heureux n'espere De se voir tomber en mechef, Sinon alors que la misere Desia luy pend dessus le chef. Homme debile & miserable, Pauure abusé ne sçais-tu pas Que la ieunesse est peu durable, Et que la mort guide nos pas, Et que nostre fangueuse masse Si tost s’esuanouyt en rien, Qu’à grand’peine auons-nous l’espace De gouster la douceur du bien ? Le Destin & la Parque noire En tous âges sillent nos yeux : Ieunes & vieux ils meinent boire Les flots du lac obliuieux : Mesmes les Rois, foudres de guerre, Despouillez de veines & d’os, Ainsi que vachers sous la terre Viendront au throne de Minos. C’est pitié que de nostre vie : Par les eaux l’auare marchant Se voit sa chere ame rauie, Le soudart par le fer trenchant : Celuy par vn proces se mine, Et se banist du doux sommeil, Et l’autre accueilly de famine Perd la lumiere du Soleil. Bref, on ne voit chose qui viue Sans estre serue de douleur : Mais sur tout la race chetiue Des hommes foisonne en malheur. Du malheur nous sommes la proye : Außi Phebus ne vouloit pas Pour eux à bon droit deuant Troye Se mettre au danger des combas. Ah ! que maudite soit l’asnesse, Laquelle pour trouuer de l’eau, Au serpent donna la ieunesse, Qui tous les ans change de peau : Ieunesse que le populaire De Iupiter auoit receu Pour loyer de n’auoir sceu taire Le secret larrecin du feu. Dés ce iour deuint enlaidie Par luy la santé des humains De vieillesse & de maladie, Des hommes hostes inhumains : Et dés ce iour il fist entendre Le bruit de son foudre nouueau, Et depuis n’a cessé d’espandre Les dons de son mauuais tonneau.