Versos French Pierre de Ronsard Comme on voit la

French poem

Comme on voit la

by

Listen in the reader

COmme on voit la nauire attendre bien souuent Au premier front du port la conduite du vent Afin de voyager, haussant la voile enflée Du costé que le vent sa poupe aura souflée : Ainsi, Prince, ie suis sans bouger attendant Que ta faueur royale aille vn iour commandant A ma nef d'entreprendre vn chemin honorable Du costé que ton vent luy sera fauorable. Car si tu es sa guide, elle courra sans peur De trouuer dessous l'eau quelque rocher trompeur, Ou les bans perilleux des sablonneuses rades, Ou l'aboyante Scylle, ou les deux Symplegades : Mais seurement voguant sans crainte d'abysmer, Ioyeuse emportera les Muses par la mer, Qui pour l'honneur de toy luy monstreront la voye D'aller bien loin de France aux riuages de Troye, Et là sous les monceaux de tant de murs veincus Deterrer le renom du fils d'Hector Francus: Lequel en s'embarquant sous ta conduite, Sire, Au haure de Buthrote à la coste d'Epire, Deuiendra hazardeux au mileu des dangers Des Gregeois ennemis & des flots estrangers, Gaignant la mer Euxine, & l'emboucheure large Où le cornu Danube en la mer se descharge: Là contremont son eau, costoyant les Gelons, Les Goths, les Tomiens, les Getes, les Polons, Aborder en Hongrie, & là bastir la ville De Sicambre au giron d'vne plaine fertile. Là, quittant la nauire à l'abandon des flots Ie deuiendrois maçon, & chargerois mon dos De mainte grosse pierre aux compas agencée, Pour aider à bastir sa ville commencée. Mais quand desia les murs seroient paracheuez, Et qu'on verroit au ciel les Palais esleuez, Et quand plus les Troyens d'asseureroient à l'heure Auoir là pour iamais arresté leur demeure: Las ! il faudroit quitter leur bastiment si cher, Et par destin ailleurs autres maisons chercher. Cerés vindicatiue à grand tort courroußée Contre eux d'auoir sans feu sa chapelle laißée, Gasteroit la campagne & d'vn cœur despité La famine espandroit par toute la cité. Lors Hector repoussant sa charge sepulcrale (La nuict par le congé de la Royne infernale) Prendroit en resemblance & la bouche & les yeux Et la voix d'Amyntor grand Augure des Dieux, Et admonestroit son enfant d'aller querre Dessus les bords de Seine autre nouuelle terre, Et que là pour l'honneur de son oncle Pâris, Bastiroit pour iamais la ville de Paris, Ville que ses neueux & sa Troyenne race Tiendroient de main en main pour leur royale place. Il me semble desia que i'oy de toutes pars Desloger ton Francus, & la voix des soldars, Et le hanissement des cheuaux, & la tourbe Des vieux peres laissez sur le riuage courbe, Et le cry des enfans, & les pleurs soucieux Des femmes enuoyer vn bruit iusques aux cieux. Mais pour cela Francus ne cede à la fortune, Ains pratique guerrier ses soldars importune De vestir le harnois, & haut apparoissant Au milieu de son camp comme vn grand Pin croissant Sur les menus Cyprez, saccage la campagne, Et desfie au combat les Princes d'Allemagne. Les champs de Franconie en armes il passa, Et son nom pour iamais à la terre laissa: Passa le Rhin Gaulois, la Moselle, & la Meuse, Et vint planter son camp dessus la riue herbeuse De Marne au cours tortu, & de là descendant Où Seine de sa corne vn trac se va fendant, Fonda dedans vne isle au milieu d'vne plaine La ville de Paris, qui pour lors n'estoit pleine Que de buissons & d'herbe, & ses grands Palais d'or Comme ils font auiourd'huy n'y reluisoient encor. Tous les Rois & Seigneurs de la Gauloise terre A son premier abord luy manderent la guerre, Et qu'ils seroient honteux, qu'vn pirate banny Se remparoit sans coups de leur pays garny D'hommes & de cheuaux, qui plus-tost que tempeste Vn orage ferré verseroient sur sa teste. Mais luy qui resembloit son pere courageux, Ne pouuant endurer leurs propos outrageux, Premier les assaillit & leur donna la fuite, Ayant pris à Beuuais Bauo pour sa conduite. Presques vn an entier contre eux il batailla, Et mille fois en proye à la mort se bailla, Tant il y eut de peine, ains que Francus en France Semast de tes ayeux la premiere naissance ! De ce vaillant Francus les faits ie descrirois Et apres ses vertus les vertus ie dirois Des Rois issus de luy, qui iusqu'aux Pyrenées En iusqu'aux bords du Rhin les Gaules ont bornées, Et braues se sont faits par l'effort de leurs mains De tributaires francs des Empereurs Romains. Apres de pere en fils par vne mesme trace Ie viendrois aux Valois les tiges de ta race. Mais quand remply d'ardeur ie chanterois de toy, Vn esprit plus qu'humain me rauiroit de moy, Et rien sinon Phœbus & sa fureur diuine Ne pourroit respirer ma bouillante poitrine: Ie m'irois abreuuer és ruisseaux Pegasins, Et m'endormant à part dans leurs Antres voisins, Ie songerois comment les Françoises Charites, Hautes egaleroient mes vers à tes merites: Et peut estre qu'vn iour ie te dirois si bien, Que l'honneur d'vn Achille auroit enuie au tien, " En vain certes en vain les Princes se trauaillent, " En vain pour triompher l'vn à l'autre bataillent, " Si apres cinquante ans fraudez de leur renom " Le peuple ne sçait point s'ils ont vescu ou non. Ce n'est rien (mon grand Roy) d'auoir Bolongne prise, D'auoir iusques au Rhin l'Allemagne conquise, Si la Muse te fuit, & d'vn vers solonnel Ne te fait d'âge en âge aux peuples eternel. " Les Palais, les citez, l'or, l'argent & le cuiure " Ne font les puissans Rois sans les Muses reuiure: " Sans les Muses deux fois les Rois ne viuent pas, " Ains despouillez d'honneur se lamentent là bas " Aux riues d'Acheron : seulement ceste gloire " Est de Dieu concedée aux filles que Memoire " Conceut de Iuiter, pour la donner à ceux " Qui attirent par dons les Poêtes chez eux. Tout le riche butin toute la belle proye Que les deux freres Grecs auoient conquise à Troye, Est perie auiourd'huy, & ne cognoistroit t'on Achille, ny Patrocle, Aiax, n'Agamemnon, Ny Rhese, ny Glaucus, ny Hector, ny Troile, Et tant d'hommes vaillans perdus deuant la ville Seroient comme de corps, de gloire déuestus, Si la Muse d'Homere eust celé leurs vertus: Ainsi que vignerons qui ont és mains l'empoule A force de becher, seroient parmy la foule Des esprits incognus, & leur vertu qui luit Seroit enseuelie en l'eternelle nuit. Donques pour engarder que la Parque cruelle Sans nom t'enseuelisse en la nuit eternelle, Tousiours ne faut auoir à gage des maçons Pour transformer par art vne roche en maisons, Et tousiours n'acheter auecques la main pleine Ou la medale morte ou la peinture vaine: Mais il fait par bien-faits & par caresse d'yeux Tirer en ta maison les ministres des Dieux Les Poêtes sacrez, qui par leur escriture Te rendront plus viuant que maison ny peinture. Entre lesquels (mon Roy) de si peu que ie puis, Ton deuôt seruiteur dés enfance ie suis, Comme le nourisson de ta grandeur prospere, Qui seule m'a nourry, mes freres, & mon pere. Pour toy (mon Roy) pour toy, hardy i'entreprendrois De faire en armes teste à la fureur des Rois, Et de rauir des poings à Iupiter la foudre: Pour toy d'vn roide cours i'aueugleray de poudre Les yeux de mes suyuans, s'il plaist à ta grandeur (Si digne au-moins i'en suis) de me faire tant d'heur Qu'vn iour me commander (d'vn seul clin) que ie face Ma Franciade tienne, où la Troyenne race De Francus ton ancestre, où les faits glorieux De tant de vaillans Rois qui furent tes ayeux, Où mesmes tes vertus y luiront euidantes Comme luisent au Ciel les estoiles ardantes. De Henry sois Augustes & magnifique Roy. Me chargeant de tel faix, liberal donne-moy Honneurs, biens & faueurs, & pour la recompense Ie t'appreste vn renom & à toute la France, Qui vif de siecle en siecle à iamais volera, Tant qu'en France François ton peuple parlera.