French poem
L'Errante
Je ne sais même pas ce qu'on nomme les ans, Ni combien de matins, combien de jours pesants Ont écrasé l'errante amère et résignée, Homme, ni quelles eaux lustrales l'ont baignée Où le secret des dieux demeure enseveli, Quelles eaux de pitié, de refuge et d'oubli, Emportant dans le cours pacifique des fleuves Tout un faix dilué de souffrance et d'épreuves.
A peine un souvenir obscur survit en moi, Heure d'angoisse, heure de détresse et d'effroi Qui m'a fait tressaillir d'une crainte ignorée: Des reîtres ont voulu m'entraîner, à l'orée De la forêt; j'ai fui leurs lèvres et leurs mains, Eperdue, à travers les rochers sans chemins, Et je frissonne encor de l'étreinte éludée Jadis, quand mon horreur de vierge dénudée Écoutait survenir l'approche des pas lourds.
Cependant par des soirs, solitaires toujours, J'ai miré mon visage au miroir des fontaines Et tendu vers mon front des lèvres incertaines Dont la source perfide a glacé le désir; Et l'ombre s'effaça que j'ai voulu saisir, Comme un pâle soleil qui sombre au flot nocturne, Sans avoir accueilli mon baiser taciturne.
Mais voici que ta voix grave qui m'effrayait Parle plus doucement à mon coeur inquiet Et qu'après les assauts de la tempête rude Des astres bienveillants dorent la solitude. Donc j'entrerai sans peur dans la maison.
Salut, Seuil, et que les haillons du passé révolu S'envolent de ma chair au vent qui les emporte Ainsi qu'un vain linceul d'où jaillit une morte Pour renaître en splendeur de soleil exalté, Belle de sa jeunesse et de sa nudité.