French poem
Allez boire, pauvres ivrognes
by Raoul Ponchon (1848–1937)
On assure que l’on a vu Partir les dernières cigognes, L’hiver arrive, il est venu : — Allez boire, pauvres ivrognes.
Et si vous voulez un conseil, Vous boirez votre premier verre À la santé du bon Soleil, Votre bienfaiteur, votre père.
N’a-t-il pas, avant de partir, Pour vous, cochons, en abondance Versé son sang comme un martyr Sur tous les coteaux de la France ?
Il l’a fait. De bons vignerons Sont-ils pas venus dare-dare Le recueillir, pieux et prompts ? Ils sont venus, je le déclare.
Ensuite, avec ce sang divin, N’ont-ils pas fait « la scène à faire » En vous distillant ce bon vin Qui semble être votre atmosphère ?
Ils l’ont faite. Vous voyez bien… Allez communier, andouilles Pâles et navrantes combien ! Si vous n’êtes pas des grenouilles.
On assure que l’on a vu Partir les dernières cigognes. L’hiver arrive, il est venu : — Allez boire, pauvres ivrognes.
Que vous importe à vous, l’hiver ? N’avez-vous pas dans les bouteilles L’été doré, le printemps vert, Et l’automne aux couleurs vermeilles ?
Que vous importe à vous, l’hiver ? Nos soifs sont-elles des fourrures À mettre dans le vétyver ? Ou si vous craignez pour vos hures ?
Que vous importe que le vent Au fond des forêts siffle et sonne, Pourvu qu’un joli vin vivant Dedans votre verre frissonne ?
On assure que l’on a vu Partir les dernières cigognes. L’hiver arrive, il est venu : — Allez boire, pauvres ivrognes.
Allez boire le vin nouveau, Et ne tabustez de la sorte Mon déjà si faible cerveau, Et que le diable vous emporte !